Édito | L’étron commun

Édito | L’étron commun

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21ème sur 34 à l’OCDE en 2017, sous la moyenne en lecture au PISA 2016 et sous la moyenne dans les trois domaines (sciences, maths et lecture) au PISA 2015 avec 51% des élèves sous le seuil minimal requis en sciences : voici les chiffres du système éducatif belge, et wallon plus précisément. En retard, comme dans bien d’autres domaines, notre plat pays a donc décidé de réviser sa copie. Et on ne vous fera pas un cours d’histoire pour vous rappeler que la majorité des réformes sur notre territoire n’ont pas vraiment amélioré la note de l’évaluation belge.

Alors que fait-on alors pour masquer ces chiffres plutôt que d’étudier comment régler le problème (car oui, nos instances sont adeptes du caché de copies ratées derrière le radiateur, espérant que les parents européens ne les trouvent pas)? On triche, encore et toujours, et ce dès le CEB maintenant. Mais si, vous voyez ce diplôme de fin de primaires, qui atteste de votre niveau pour l’entrée en secondaires et que de plus en plus d’enfants réussissent. D’ailleurs wouah! comme c’est magnifique ce taux de réussite de plus en plus élevé, c’est bien là un signe de l’amélioration du savoir chez nos enfants n’est-ce pas? En tout cas ce serait le cas si on ne trichait pas, car oui maintenant ce sont les profs de l’État et non plus les élèves qui trichent. Comment? Oh c’est simple, en abaissant légèrement chaque année le niveau de difficulté du CEB. Ainsi, plus de problèmes de chiffres en baisse mais une constante progression du taux de réussite. C’est dingue comme c’est ingénieux, mais c’est dingue comme c’est tout aussi stupide. Car en abaissant le niveau de difficulté, on fait passer plus d’enfants qui ne seraient pas passés auparavant, pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont pas (encore) le niveau pour se retrouver en secondaire. On reporte donc juste le problème à un peu plus tard, comme pour l’immense majorité des problèmes en Belgique d’ailleurs.

Mais malgré cette entourloupe et malhonnêteté dignes des plus grands, la façade ne dupent pas les professeurs de l’Union et la situation ne s’est clairement pas améliorée. Alors voilà qu’on nous impose (ah oui non pas « propose » mais « impose » car la population n’a pas eu à donner son avis sur ce fameux tronc commun, ce fameux tronc commun qui la concerne elle prioritairement et pas ceux qui l’ont votée) une toute nouvelle trouvaille, « l’École pour les Nuls » version amateurisme politique : le tronc commun. Un beau petit paquet de merde bien emballé dans un papier brillant (« et là, la marmotte elle met le chocolat dans l’aluminium »), parce que bon tant que ça claque les gens ne vont pas voir plus loin. Un peu comme avec la justice, au sujet de laquelle chaque nouveau gouvernement nous vante son indéfectible volonté de refinancement alors qu’elle ne cesse de subir des coupes budgétaires depuis plus de 20 ans désormais. Mais bon tant que les gens ne vont pas voir plus loin que les slogans alors il n’y a pas de problèmes.

Mais alors que nous dit ce nouveau Saint-Graal de l’éducation qui va faire passer nos modestes étudiants wallons en têtes pensantes finlandaises? Que l’entièreté des élèves de l’enseignement officiel suivra le même corpus scolaire lors de ses trois premières années du secondaire, histoire que « tout le monde il voit la même chose et il soit au même niveau. » Alors oui, dit comme ça ça paraît pas si con comme programme sauf qu’une fois qu’on gratte le tipex collé sur la copie, on retrouve les ratures qu’il est censé cacher. Si tout le monde observe le même modèle unique, il n’y a dès lors plus d’options et donc plus de spécificités, plus de différences et donc plus de diversité, plus d’orientations et donc plus d’arbitraire, plus de choix et donc plus de libertés.

Qu’on se le dise, la mise en place d’un tronc commun obligatoire c’est l’avènement de la pensée et du modèle unique. On se plaint déjà assez de la rigidité du système scolaire qui n’offre qu’une vision partielle des choses et ne laisse que peu de place à l’individu, à la différence, à l’autre et à l’écoute et la mesure qui va entrer en vigueur ne fait que renforcer ce que l’on dénonce. Comment voulez-vous qu’un enfant se développe correctement si on le force (puisqu’il n’existera plus d’alternatives) à entrer dans un moule préfabriqué qui ne lui convient peut-être pas? Que fait-on des enfants trop rêveurs ou distraits, des élèves pas adaptés à une seule manière d’enseigner, des étudiants qui aspirent à plus de créativité? Maintenant on le sait, soit ils s’adaptent soit on les laisse sur le bord de la route. Et que dire des enfants que l’on va empêcher de s’orienter vers des programmes professionnalisants, de ceux qui se sentent plus à l’aise dans un atelier ou un garage que devant un tableau vert bouteille? On les bride, on les contraint, oh et puis tant pis, ils n’avaient qu’à être comme les autres c’est ça?

À l’heure où la société se normalise de plus en plus à l’outrance (il suffit de regarder comment le traitement médiatique et les discours politiques par exemple se lissent petit à petit vers un point de convergence), on s’attaque désormais à un de ses fondements, l’éducation. L’école était une fenêtre ouverte sur le monde, elle est désormais devenue prison de la diversité. Et ceux qui se sont fait leurs geôliers sont ceux-là mêmes qui se disent oeuvrant pour l’égalité. En ce mercredi 24 avril, le CdH et le PS sont devenus matons (et non pas Mathot, même si l’incompétence est la même) d’une enfance et d’une génération bâillonnées. Cher lecteur, bienvenue dans notre monde, celui de la normalité, du conformisme, de la pensée unique et de l’étron commun.

ALVARRO

Post-scriptum : voici le récit (un peu excessif majoritairement objectif) d’une mère, dont le petit garçon rencontrait déjà des problèmes avec l’enseignement « classique » et qui va désormais se retrouver sur la grande scène du conformisme scolaire.

« Je vais vous raconter l’histoire de M. M. est un garçon rêveur, créatif et peu scolaire… Il rêve de voitures, de moteurs et d’odeurs d’essence. Il lit des magazines sur les derniers modèles, il regarde toutes les émissions de « pimp my ride » à « occasions à saisir ». Il démonte tout ce qu’il trouve et passe des heures avec son père dans le garage, les mains dans le cambouis. C’est un garçon intelligent, curieux et bien élevé mais l’école va détruire tout cela. 3 ans à faire ce qu’il n’aime pas. 3 ans à subir des remarques sur son inattention. 3 ans à rêver d’autre chose, sans motivation de réussite. 3 ans d’ennui, de dénigrement de ce qu’il est et de mauvais comportements. 3 ans à entendre qu’il ne sait pas faire parce que personne ne lui demande ce qu’il sait faire. Et après 3 ans, il a décroché et son rêve s’est envolé. Voilà ce que c’est le tronc commun, c’est la négation de la diversité des compétences et des besoins. »

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