Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Les sacrifices de la réunification allemande

Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Les sacrifices de la réunification allemande

Temps de lecture : 8 minutes

Moins d’un an après la chute du Mur de Berlin, c’est la réunification allemande. Le 3 octobre 1990, le symbole de la Guerre froide disparaît. C’est la réconciliation. Mais cette phase de rapprochement se montre plus compliquée qu’elle n’y paraît. Analyse.

Le 9 novembre, Berlin s’ouvre en deux. Le Mur est toujours debout mais il est devenu poreux, on peut passer d’une Allemagne à l’autre. C’est une marée humaine qui déferle sur Berlin-Ouest. La foule est en liesse. Mais en coulisses, on prépare déjà la suite. Le 30 novembre, il n’y a plus un bloc de béton sur l’ancienne frontière berlinoise. Et les choses ont déjà commencé a changer.

La libération pour la population, l’inquiétude pour les politiques

Représentations de dictateurs sur des pans restants du Mur de Berlin

Le 13 novembre, Hans Modrow est élu ministre-président de la RDA et Mikhaïl Gorbatchev déclare que la réunification est une question que les Allemands doivent régler entre eux. Les élections s’ouvrent aux autres partis. À partir du 7 décembre, les différents gouvernements allemands entrent en négociations, avec des représentants de leur population aussi. De nombreuses revendications arrivent sur la table : démocratisation du régime, mise en place d’élections libres, dissolution du pouvoir en place. Mais aucune ne fait mention d’une réunification.

Lors des élections du 18 mars 1990, ce sont les conservateurs de l’Alliance pour l’Allemagne qui s’imposent. Le processus en faveur d’une réunification rapide est en outre enclenché. Les Länder (État fédéré d’Allemagne, semblable à nos Régions) sont également entièrement revus. Dans la nuit du 22 au 23 août 1990, la Volkskammer (Chambre du Peuple de RDA) décide la déclaration d’adhésion à la RFA avec prise d’effet le 3 octobre. Assez étonnamment, cette date fut unilatéralement décidée par la Volkskammer sans aucune consultation du gouvernement ni du Parlement de l’Allemagne de l’Ouest.

Le 18 mai 1990, le traité monétaire, visant à l’adoption d’une monnaie unique, est signé à Bonn, haut siège de l’Allemagne de l’Ouest. C’est probablement le premier acte significatif de la réunification allemande : à partir du 1er juillet, le Deutsche Mark devient également l’unité monétaire de la RDA. Le traité d’unification est, quant à lui, ratifiée à Berlin le 20 septembre par les deux Parlements. Le 3 octobre, la totalité du territoire allemand devient pleinement souverain suite au Traité de Moscou (entre les deux Allemagne et les quatre vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, soit les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’Union soviétique). La Constitution de l’Allemagne de l’Est devient caduque au profit de la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne.

Comme le système de protection sociale est, logiquement, moins développé en RFA, l’inquiétude gagne tout doucement la population de l’ex-RDA. Pour remédier à ses craintes, l’Allemagne de l’Ouest tente au maximum de créer un entre-deux. Mais une grande partie des structures destinées à accueillir les enfants et les adolescents (crèches, colonies de vacances, jardins d’enfants,…) sont progressivement démantelées. Certaines de ces structures reprennent cependant petit à petit leurs droits au fil de la croissance allemande.

L’unité monétaire : entre obligation et symbolisme

Les choses sont claires dès le début : c’est une véritable épreuve qui attend les dirigeants allemands. Comment faire pour marier deux régimes et visions idéologiques diamétralement opposées? Il n’y a aucun lien entre le système de l’Ouest, solidement ancré dans la Communauté économique européenne (CEE, qui deviendra l’Union européenne après la réunification) et brillant par ses villes industrielles, et l’économie planifiée de la RDA, essoufflée et au bord du gouffre.

À l’Ouest, le Deutsche Mark mène le bal des monnaies européennes et a été réévalué plusieurs fois au vu de son efficacité. De l’autre côté, l’Ostmark est inconvertible à l’étranger en raison de la stratégie soviétique de ne pas se mélanger avec les sociétés capitalistes. Leur pouvoir d’achat respectif n’a rien à voir : les loyers sont anecdotiques à l’Est et on ne sait rien s’offrir alors que les équipements électroniques semblent s’échanger pour une bouchée de pain par les portefeuilles à l’Ouest. Chaque produit revêt d’ailleurs une valeur complètement différente qu’il provienne de RFA ou de RDA.

Une disparité qui finit même par étouffer la RFA. Des milliers de citoyens débarquent de l’Est et se pressent pour trouver emplois et salaires en Deutsche Mark. La question de la réunification monétaire s’impose car un énorme déséquilibre territorial et un étouffement des deux économies se profilent. Le gouvernement d’Helmut Kohl, chancelier d’Allemagne de l’Ouest, considère que l’enjeu monétaire est plus urgent encore que l’intégration de l’Est à la RFA et à sa Constitution en tant que telle. La santé des deux pays est en jeu. Six mois seulement après la chute du Mur, le traité monétaire est donc signé à Bonn.

Et Helmut Kohl sort même une surprise de son chapeau : le taux de conversion unique. Inconvertible, l’Ostmark valait entre quatre et cinq fois moins que le Deutsche Mark sur le marché noir. Les conseillers économiques avaient donc demandé une solution par étapes, avec un taux de change fixe qui aurait pris en compte la compétitivité moindre de la RDA : les investissements occidentaux auraient été facilités et des mesures fiscales et sociales auraient aidé les citoyens de l’Est à rester chez eux. La fuite à l’Ouest aurait ainsi été contenue et le choc économique plus étalé dans le temps. Mais Kohl ne les a pas écouté, il a fait jouer la symbolique et la stratégie : après la dénazification, les symboles patriotiques allemands ont changé et la monnaie de l’Ouest symbolisait désormais le retour à la prospérité et une forme de liberté, tout autant politique que consumériste. En fait, la devise représentait le peuple. Globaliser un Deutsche Mark supérieur à l’Ostmark revenait donc à ridiculiser les Est-Allemands, qui n’auraient valu qu’un quart ou un cinquième de leurs homologues de l’Ouest.

Des sacrifices économiques importants, dans les deux camps

Checkpoint Charlie, la plus connue de toutes les séparations entre les deux camps : seuls les diplomates et hommes importants pouvaient l’emprunter

Accepter la conversion en un pour un, c’était sauver les apparences. Mais dans les faits, des taux de deux pour un ont logiquement été observés et retenus pour certaines liquidités d’entreprises et la totalité des patrimoines privés au-dessus de certaines sommes. Le but de cette exception pour « grandes fortunes » ou « cas de force majeur » était d’adoucir le choc pour l’économie de l’Ouest. La RFA perdra tout de même près deux billions d’euros pour aménager l’économie de la RDA.

Entièrement étatisée, l’économie est-allemande a dû être remise aux normes de l’économie de marché et nécessita la privatisation de près de 14.000 entreprises et coopératives existantes, soit près de 80% de l’économie de l’Allemagne de l’Est. Les dettes de la RDA furent transférées en 1994 à un fonds spécial et réparties à parts égales entre l’État fédéral et les nouveaux Länder de l’Est, les recettes de privatisations servant en partie au désendettement.

Et dans les faits économiques, le miracle n’a pas opéré comme prévu. La mesure fut mise en place par la Treuhand, agence créée pour aider à la privatisation des entreprises de la RDA, mais l’ouverture brutale des marchés frappa durement l’économie chancelante de l’Est. Les entreprises devaient payer leurs fournisseurs et leurs salariés en Deutsche Mark alors que leur productivité avait pris des décennies de retard. Et la qualité de leurs produits ne valaient pas ceux de l’Ouest. Les taux de conversion ont du être ajustés selon les cas.

Entre absence de débouchés et coûts d’exploitation démultipliés, les faillites se succèdent et la production industrielle recule de moitié. Le PIB de la RDA baisse d’environ 25% entre la réunification et la fin de l’année 1990. Au cours des cinq années qui suivent, une entreprise sur trois est déclarée en faillite. Le nombre d’actifs en Allemagne de l’Est diminue progressivement car beaucoup partent tenter leur chance à l’Ouest. Par principe des vases communicants, la RFA connaît, elle, une croissance de plus de 5% en 1990 et 1991 alors que l’Est s’enfonce. Mais cette croissance finira pas profiter au pays entier. Pour s’en sortir, le type d’entreprises a du changer : on commence à produire à l’Est ce qu’on ne produit pas ou peu à l’Ouest, ce qui explique d’ailleurs en partie la différence économique actuelle.

Malgré de gigantesques transferts et investissements financiers de l’Ouest vers l’Est (environ 1,6 billion d’euros depuis 1990) pour tenter de mettre l’Allemagne de l’Est à niveau, l’égalité n’est toujours pas atteinte et l’ex-RDA reste largement moins performante. L’écart diminue cependant : le PIB par habitant à l’Est ne représente que 69% du même PIB à l’Ouest, mais il n’était que de 32% en 1990. La productivité (PIB par salarié) ne s’élevait, elle, qu’à 43% de celle de l’Ouest contre 82% aujourd’hui. Le taux de chômage à l’Ouest est de 4,8% pour 6,9% à l’Est, mais il revient de 12%.

Menée au train de course, la réunification s’effectue par l’intégration de l’ex-RDA dans le système politique, économique et social de l’Allemagne de l’Ouest. Sans période de transition (tel que voté par le Parlement est-allemand). Il en résulte un effondrement économique brutal et une hausse significative du chômage, l’économie planifiée n’étant pas du tout préparée à celle de marché de son hôte. Fin 1991, la production industrielle de l’Est a ainsi chuté de près de 70% depuis le début de la réunification. Depuis, l’écart encore présent entre les deux s’explique par la nature des entreprises qui y sont implantées : le marché est moins porteur et les entreprises sont moins rentables, le salaire y est donc inférieur.

Désillusion à l’Est : quand l’hypocrisie réécrit l’histoire

A l’Est, l’unification est vécue par certains comme une annexion, ce qui n’est pas entièrement faux quand on sait que c’est l’Est qui a du s’adapter au système de l’Ouest. Ils regrettent qu’il n’y a pas eu de mise en place d’une démocratie socialiste dans la Grande Allemagne comme le voulait la majorité des Est-Allemands. Mais ce n’était qu’une pauvre illusion que de penser que la RFA reverrait son système performant pour un système qu’elle venait sortir de la faillite. Et l’histoire montre qu’il est incorrect de considérer, à l’heure actuelle, que la réunification puisse être une mauvaise décision.

En 1989, les motifs qui poussent Berlin-Est à la révolte (et de nombreux Est-Allemands à fuir le pays bien avant) sont nombreux, très nombreux : problèmes d’approvisionnement, absence de libertés individuelles, insuffisance des services, circulation surveillée, mauvaises conditions de travail, stagnation des salaires, corruption des cadres du régime, carences de l’encadrement médical, etc. Sous le Mur, les déclarations des Est-Berlinois sont d’ailleurs équivoques : « Si le Deutsche Mark ne vient pas à nous, c’est nous qui irons à lui. » Même après la chute du Mur, les fuites à l’Ouest ne cesseront pas avant que le Deutsche Mark ne soit introduit en RDA, où il joue d’ailleurs depuis des années déjà le rôle de monnaie parallèle.

En fait, ce sont même les Allemands de l’Est qui contribuent eux-mêmes aux complications de leur économie : ils négligent leurs produits au profit de ceux de l’Ouest. La construction de la célèbre Trabant est, par exemple, abandonnée dès 1990 parce que peu performante, peu confortable et extrêmement polluante. Dans ses établis d’époque, ce sont maintenant des Golf qui y sont assemblées.

L’Allemagne de l’Est va mieux mais son éternel retard contrarie. Le gouvernement fédéral vient ainsi de mettre en place une « Commission pour réaliser, dans toute l’Allemagne, des conditions semblables de vie. » Ce plan porte principalement sur l’aide à l’emploi, l’aide aux communes surendettées, l’amélioration de la couverture des territoires ruraux par les réseaux mobiles et l’internet à très haut début, et une meilleure intégration dans le réseau routier.

Face à un dilemme, l’Allemagne de l’Ouest a décidé, en 1990, de donner un choc frontal à son homologue de l’Est plutôt qu’une longue agonie. Une génération n’a finalement pas suffi à réaliser pleinement « l’unité intérieure du pays » mais de réels progrès sont à noter. En réalité, ce sont surtout les mentalités qui prennent le plus de temps à évoluer. Certes, l’union ne fut pas parfaite et il reste des différences à régler mais qui aurait pu imaginer que deux systèmes politiques, idéologiques et économiques aussi opposés puissent devenir, en quelques années, la première puissance européenne, et de loin? Et cela, c’est assurément une réussite

ALVARRO

One Reply to “Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Les sacrifices de la réunification allemande”

  1. Effectivement qui aurait pu imaginer cela il y a 30 ans. Dommage que cet article ne puisse être lu par les allemands qui s estiment lésés et qui se laissent bercer par des idées extrémistes et se dire que tout n est pas parfait mais regarder d ou on vient.

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