Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Des conséquences qui dépassent les frontières

Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Des conséquences qui dépassent les frontières

Le 9 novembre 1989, la joie et la folie s’emparent de Berlin. Le Mur est tombé, l’ex-capitale est à nouveau libérée. Et le bouleversement est tout sauf a-historique : les causes sont nombreuses, les conséquences aussi. Analyse de la suite des événements.

Le 9 novembre, le porte-parole de la RDA Günter Schabowski annonce à la presse que la frontière entre les deux Berlin n’existe plus. La population se presse alors tout au long de cette longue colonne de béton et de barbelés avant de passer, sans aucun contrôle, les postes-frontières. Berlin fête, Berlin danse, Berlin chante. Berlin revit. Mais notre histoire berlinoise ne s’arrête pas là. En fait, la deuxième phase vient à peine de commencer.

Deux pays à repenser entièrement

Le 10 novembre 1989, au lendemain de l’ouverture du Mur, l’ancien chancelier ouest-allemand Willy Brandt déclare que cette faille ne peut rester sans suite. Il ne suffit pas de permettre à l’Est d’atteindre l’Ouest, il faut mettre en place un nouveau système. Selon lui, c’est mission impossible, à moins de suivre le mouvement européen et de s’unir à nouveau : les deux Allemagne séparées n’ont aucun avenir possible. La destruction totale du Mur est terminée le 30 novembre. À partir de là, les deux pays s’attellent à la tâche. Le symbole de la Guerre froide disparaît.

La réunification allemande prendra onze mois. C’est le 19 novembre que les autorités décident d’ouvrir entièrement les frontières entre les deux pays. L’Allemagne actuelle voit le jour le 13 octobre 1990 à minuit. Si il a fallu un peu moins d’un an pour réussir cette fusion, le projet avait déjà été envisagé plusieurs mois avant la chute du Mur. C’est la mollesse de Moscou qui l’a rendu possible, une mollesse qui provoquera d’ailleurs un effet domino ingérable et mortel pour le Bloc de l’Est.

Mais cette réunification a un coût. Ouverte et favorable à l’accueil de la RDA, la RFA se retrouve en fait rapidement incapable de venir à son secours tant l’ex-bloc communiste est en sous-développement et son économie est sur les rotules. Le pays est en ruines, plus encore que prévu. La facture s’élève à près de deux trillions (2000 milliards) d’euros nets perdus pour les caisses de la RFA. Le principal facteur de cette somme, c’est la différence entre les aides perçues par les Ossis (Allemands de l’Est) et les impôts qu’ils ont eu à payer pour faciliter l’intégration de la RDA. Le chancelier Helmut Kohl appelle alors ses partenaires européens à l’aide pour soulager la plaie. En échange, la France demande à l’Allemagne de réaliser l’Europe politique. Le projet de l’Union européenne (qui doit remplacer le marché commun et la Communauté économique européenne) est mis sur les rails en avril 1990 et sera approuvé un an plus tard à Maastricht. Il entre en vigueur fin 1993.

L’espoir et la révolte gagnent toute l’Europe de l’Est

A la chute du Mur et en contrepoids de la réunification allemande, il était question d’une relance de l’alliance entre Russes et Polonais ou de la création d’une communauté économique plus solide entre les couples Pologne-Tchécoslovaquie d’un côté et Bulgarie-Roumanie de l’autre. Il existait également la possibilité pour l’Union soviétique de négocier, sur base de l’une de ces deux alliances, une entente avec les États-Unis et une aide de l’Ouest européen. Ce double accord lui aurait permis de souffler un peu et d’échapper aux futures terribles années réformatrices de Boris Eltsine.

Mais personne n’avait imaginé que l’URSS allait s’effondrer comme un château de cartes balayé par le vent des révolutions, moins de deux ans après la chute du Mur. Le pouvoir de Gorbatchev était plus fragile qu’on ne le pensait à l’Est et le ciment qui compactait les différents blocs de la maison mère avait déjà commencé à pourrir. Les nationalismes se réveillent par exemple dans le triptyque balte, devenu indépendant entre 1918 et 1940 avant d’être annexé par la Russie, l’Allemagne puis à nouveau la Russie après la Seconde Guerre mondiale.

Le 9 novembre, le Mur s’ouvre. Le lendemain, il s’effondre et le Bloc soviétique se démantèle, complètement. Avant même la chute officielle du Mur, le Bloc était déjà condamné : la République de Hongrie a proclamé son indépendance dès fin octobre. Le 10 novembre, des manifestants en Moldavie prennent d’assaut le ministère de l’Intérieur et réclament la démission des dirigeants communistes. Les 17 et 18 novembre, la Révolution de Velours porte la Tchécoslovaquie qui parvient à s’émanciper tandis que le stalinien Todor Jivkov (qui avait demandé des sanctions contre la Hongrie et la Pologne) doit laisser son trône bulgare au réformateur Petar Mladenov. Le 18 novembre encore, la Géorgie proclame son indépendance. Le 22 décembre, le régime roumain implose : la foule envahit le siège du Parti communiste à la recherche de Nicolae Ceaucescu. Le couple présidentiel parvient à s’enfuir en hélico mais un manque de carburant les empêche d’aller bien loin. Ils sont capturés puis condamnés à mort et fusillés le jour de Noël. En mars et mai 1990, les trois États baltes obtiennent leur nouvelle indépendance malgré une répression sévère des autorités russes quelques mois plus tôt. Plus au sud, la Yougoslavie de Slobodan Milosevic prend feu : la population conteste son autoritarisme et réclame l’indépendance des républiques yougoslaves. Le communisme perd la bataille. En 1991, la Bulgarie élit l’ex-Parti communiste lors d’élections pluralistes mais adopte une nouvelle Constitution, ils retrouvent leur indépendance et choisissent un socialisme plus modéré. Quelques mois plus tard, c’est l’Union soviétique elle-même qui doit rendre les armes : le Bloc de l’Est a complètement implosé en deux ans à peine.

Son apathie marque la débandage soviétique : c’est la Bérézina (bis)

Le Mur vient de tomber. La Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie connaissent une véritable prise de conscience politique qui se mue en révolte sociale, elles gagnent leur indépendance. Moins visionnaire sur la décadence de son monde, ce sont plutôt de graves dysfonctionnements internes qui font chuter le Bloc soviétique. Certes, un dirigeant moins intègre et plus stratège que Mikhaïl Gorbatchev aurait peut-être pu empêcher un tel effondrement. Mais le dirigeant du Bloc communiste était né progressiste.

C’est l’Europe de l’après-guerre qui est en train de disparaître en poussières mais l’Union soviétique se voile la face : elle garde son cap comme si rien n’avait changé et ne prépare rien. Ils attribuent la déconfiture berlinoise au retard pris dans les réformes. Le 14 novembre, le Soviet suprême (Parlement) vote une réforme de la législation sur les voyages à l’étranger : on peut désormais se déplacer plus librement dans l’URSS. C’est la mort du Bloc en entier. Contrairement à ce que croyait la Russie, il apparaît rapidement clair que la RDA rejette le communisme. Et les différents blocs se plaisent dans cette liberté de circulation, ils en veulent plus.

À l’automne 1989, c’est la pénurie dans le Bloc : il n’y a plus de savon, de dentifrice, de lames de rasoir et on se demande si il y aura assez de pommes de terre pour l’hiver. Pourtant, la chute du Mur de Berlin n’apparaît toujours pas en première page des Izvestia, journaux du Bloc, qui évoquent plutôt des projets de réforme. On ne comprend alors pas que la chute du Mur signifie également la fin de l’accord de Yalta et un énorme changement dans l’équilibre des forces mondiales. L’OTAN et le Pacte de Varsovie perdent leurs fonctions militaires mais les différents pays du Bloc communiste se rendent rapidement compte que le premier nommé a pris un net avantage grâce aux structures politiques qu’il a mis en place, au contraire de son opposant de l’Est.

L’agenda moscovite est anéanti. Personne n’était au courant car seul Gorbatchev, ou presque, savait ce qui se tramait en interne depuis plusieurs mois. Face à une population qui ne croit désormais plus aux réformes, la « plate-forme démocratique » créée par les communistes réformateurs élabore un programme de réformes économiques. On tangue sérieusement vers l’économie de marché. De nombreux scandales politiques éclatent, des grèves de mineurs aussi : les revendications se radicalisent, les Russes prennent peur. Ils craignent un soulèvement massif de toutes les populations et tentent de mater les révolutions dans l’oeuf. Rien n’y fait, au contraire. Les Soviétiques sont dépassés : ils renoncent au rôle dirigeant du Parti, pourtant un de leurs principes de base, et l’exécution de Nicolae Ceaucescu les marque fortement, bien plus que la chute du Mur. Le PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) se saborde, laisse fuir les différents pays du Bloc et dissout finalement l’Union soviétique. Ce 8 décembre 1991, le président russe Boris Eltsine, nommé pour réformer le pays et le relever, et ses homologues ukrainien et biélorusse signent l’acte de décès de l’URSS. Le 25 décembre, Mikhaïl Gorbatchev démissionne du poste de président qu’il avait lui-même créé en mars 1990. Le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau est retiré du Kremlin, qui hisse le drapeau tricolore de la Russie.

La chute du Mur décidera au final de la mort politique de Mikhaïl Gorbatchev car il est un adage russe qui dit que « Moscou ne croit pas aux larmes ». Quand un chef d’État échoue, il est rapidement remplacé. C’est la rançon du pouvoir dictatorial. Cela n’aura pris que deux ans pour Nikita Krouchtchev (destitué en octobre 1964, deux ans seulement après l’accord de Cuba), un an et demi pour Gorbatchev.

Berlin s’exporte, bien plus loin qu’il n’y pense

L’onde de choc de l’ouverture de Berlin s’enfonce encore plus loin dans les frontières, hors Europe. La RDA soutenait en effet plusieurs pays africains pour « construire le socialisme mondial » et avait signé de nombreux accords commerciaux, des programmes de formation et d’échanges et même une coopération militaire. La chute du Mur réduit en outre les stratégies de nombreux pays africains qui faisaient jouer la concurrence entre le système capitaliste et le système communiste. Ils ne peuvent plus jongler entre les deux pour obtenir ce qu’ils attendaient. Les 20.000 étudiants ou travailleurs africains qui vivaient en RDA doivent également quitter le pays : ils ont perdu leur emploi et se sont retrouvés à la rue. Une problématique encore actuelle puisque les travailleurs étrangers ont toujours des difficultés à faire valoir leurs droits (comme un versement de pension par exemple) en ex-Allemagne de l’Est, puisque l’État avec lequel ils ont signé leur contrat n’existe plus depuis 1990.

Selon Markus Meckel, ministre des Affaires étrangères « par intérim » pendant quelques semaines après la chute du Mur, explique que la tentative est-allemande de mener une politique de développement différente de la politique nord-sud des pays capitalistes reposait finalement sur pas grand chose : les évolutions positives étaient loin d’être une réalité. Il s’agissait en fait d’un transfert idéologique et de structures : c’est la RDA qui a bâti le système répressif en Éthiopie. Pareil à Cuba. Assez critique, il considère ainsi qu’on ne peut pas vraiment dire qu’il s’agissait de modèles plus justes que ceux de l’Occident.

Mais si la chute du Mur a marqué l’évolution du monde, c’est parfois aussi de manière plus symbolique. L’unification du pays a ainsi eu une influence notable sur le processus de rapprochement des deux Corées. Les dirigeants Sud-coréens se sont inspirés des événements de 1989-90 pour tenter de surmonter la division de leur pays tout en tenant compte des spécificités de l’histoire de leur territoire. Deux hommes politiques du Sud en particulier. Roe Tae-woo obtient des résultats de réconciliation en signant, en 1991, un accord de base avec la Corée du Nord sur la non-agression et la mise en place d’échanges. Kim Dae-jung lancera ensuite la politique du « Rayon de Soleil », largement inspirée de l’Ostpolitik de Willy Brandt. Il avait compris que la Corée du Nord, se sentant menacée après la chute du Mur et l’effondrement du Bloc de l’Est qui constituait son réservoir, craignait que la réunification des deux Corée ne signifie son absorption par le Sud. Dae-jung proposa donc la perspective d’une réunification en plusieurs étapes. Le processus de rapprochement entre les deux nations coréennes continue d’avancer, (très) lentement mais sûrement.

Il aura fallu quelques mois pour faire chuter le Mur. Il aura fallu un peu moins d’un an pour réunifier l’Allemagne. Mais il n’aura surtout suffi que de deux ans pour faire sombrer l’une des deux plus grandes puissances mondiales, l’URSS. À peine décrochée, la pelote communisto-soviétique s’est laissée détricotée à vitesse grand V. C’est l’effondrement total d’un régime qui recouvrait les 2/3 de l’Europe, dont la partie Est court maintenant à grandes enjambées dans le giron capitaliste des pays Occidentaux.

Les États-Unis ont pris le dessus, mais la Russie n’a pas dit son dernier mot. La Russie ne capitule jamais. Et à coup de réformes agressives, Boris Eltsine puis Vladimir Poutine l’ont replacée sur l’atlas mondial. Stratège, elle a su profiter de la déconcertation américaine qui a suivi les attaques du 11 septembre 2001, de ses puissantes réserves de gaz et des failles de l’utracapitaslime de l’Oncle Sam. Aujourd’hui, la Russie est redevenue la puissance qu’elle était jadis. Et elle a gardé toute sa férocité.

Journa’Lîdje

2 Replies to “Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Des conséquences qui dépassent les frontières”

  1. Et dire qu’en 1988 je jouais les bons patriotes (service militaire) à quelques centaines de kilomètres d’un empire en pleine débandade alors qu’on nous le présentait comme un ennemi puissant et belliqueux. Il en aura fallu des années pour comprendre ce qu’il se tramait réellement.

    Bien content que des jeunes journalidjiste relate les faits avec du recul.

  2. Comme quoi la propagande a l époque fonctionnait bien. L URSS nous apparaissait indestructible alors qu elle prenait déjà l eau de toute part. Chouette lecture de l histoire

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