Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | La culture selon Berlin

Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | La culture selon Berlin

Si la culture est la fenêtre sur la compréhension du monde, celle de Berlin s’est retrouvée obstruée le 13 août 1961. Pendant 28 ans, les deux parties de la ville ont ainsi avancé à tâtons, chacune de son côté, sans se voir. Alors, comment avait-on accès à la musique, au cinéma, à la littérature et aux arts picturaux à Berlin divisée?

L’accès à la culture, c’est l’ouverture sur le monde, sur les mondes, sur des mondes. Et cela, le pouvoir politique l’a rapidement compris. On en contrôlant l’accès, on contrôle la diversité des mondes que la population peut rencontrer et découvrir, notamment ceux qui remettent en cause le régime. C’est pour cela que les gouvernements ont créé le Ministère de la Culture. Parce qu’il faut contrôler pour mieux régner. Parce qu’on mate une révolution en la tuant dans l’oeuf.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne est en ruines et doit entièrement se reconstruire. L’ancien monde germain est tombé, il faut en définir un nouveau. Mais le pays est occupé, et divisé en deux parties. Cela complique les choses. Et comme avec le temps, les deux entités ne se regroupent pas, alors chacun fait un peu à sa sauce dans son coin. La construction du Mur de Berlin n’arrange pas les choses et l’ex-capitale change de visage. Elle voit fleurir deux visions drastiquement opposées dans la façon de reconstruire un nouveau monde allemand. Une nouvelle culture aussi.

Si la RDA se retrouve sous la tutelle rapproche du Bloc de l’Est, la RFA jouit d’une plus grande liberté. Les parties soviétiques du pays et de l’ancienne capitale rentrent dans le rang. Elles doivent se conformer à la règle car, dans le Bloc communiste, tout le monde marche droit au son des mêmes cloches. L’État intervient directement dans le domaine culturel en se l’appropriant pour ne sélectionner que la section officielle, la seule qui convienne. De l’autre côté du Mur, on bénéficie du plan Marshall qui vise à relancer rapidement le pays. Berlin-Ouest voit ainsi l’émergence du spectacle vivant et le lever rapide des couvre-feux pour éviter que sa population ne parte rejoindre le territoire ouest-allemand. Pour éviter que Berlin « libre » ne se transforme en ville fantôme, l’opéra et la danse sont mis en avant et la musique populaire est subventionnée. Keurzberg devient vite le quartier artistique et culturel de la ville. L’État intervient donc également, mais pas de la même manière.

Entre propagande et disparition : le cinéma à Berlin

Cinéma en plein air à Berlin

Au lendemain de la défaite des nazis en 1945, l’idée de participer à la construction d’un monde meilleur devint rapidement le désir principal des Allemands qui avaient survécu à l’idéologie. La zone d’occupation soviétique regroupait des réalisateurs qui estimaient que le mode d’expression le plus adéquat pour mobiliser le peuple était le cinéma, et de manière plus précise le film documentaire. Le fait qu’ils aient été confrontés au passé nazi mais aussi à la vision soviétique du monde et surtout de l’histoire. Toutefois, pour la population allemande d’après-guerre, le genre documentaire reste très étroitement lié à ce que venait d’en faire durant treize longues années les studios de la UFA (Universum Film AG). Fondée en 1917, l’entreprise est mise sous la tutelle du ministre de la Propagande et bras droit d’Adolf Hitler, Joseph Goebbels. Il était donc fondamentalement important de redonner une légitimité au genre une fois la Seconde Guerre mondiale terminée.

Du côté est-allemand, la construction du Mur, le 13 août 1961, fut dans un premier temps considérée par une grande majorité des cinéastes comme une réelle occasion à saisir. Les documentaristes de la nouvelle génération, libérés de l’affrontement direct avec la RFA avant la division de la ville, décident de faire entrer le cinéma dans une nouvelle ère. Mais il leur faut l’aval des dirigeants, dont la volonté est d’imposer la propagande et le thème de la vie quotidienne est-allemande. Les documentaristes de l’Est n’ont donc pas d’autre choix que de délaisser le caractère si démonstratif de la décennie précédente. Dans le même temps, d’importantes nouveautés techniques viennent bouleverser le milieu et apporter un nouveau langage au cinéma. Mais l’État détient le monopole de la production cinématographique et les différents documentaires produits sous le Mur profitent à l’idéologie du régime en place. La population est-allemande n’a pas vraiment le loisir de choisir les films qu’elles désirent voir. Elle n’a pas non plus accès à “la culture de l’Ouest”.

A l’Ouest justement, les fonctions de production, distribution et projection sont strictement séparées. Ainsi, la politique cinématographique du Berlin “libre” se donne pour objectif de culpabiliser les Allemands (vis-à-vis du régime nazi) puis de les rééduquer. Des documentaires sur les camps de concentration sont ainsi produits puis projetés à la population. Le but est de choquer, pour ne plus que cela puisse se reproduire. En dehors des séances obligatoires, les Allemands de l’Ouest se tournent davantage vers les fictions et le divertissement pour fuir le quotidien très noir d’un pays en ruine. Avec l’arrivée du Mur et la relance économique de la RFA, la population va alors se diriger vers le cinéma américain, moins culpabilisateur et centré sur les Allemands mais davantage porté sur l’espoir et la réussite. Ce switch rapide d’intérêt des spectateurs provoque l’effondrement de l’industrie cinématographique ouest-allemande en tant que telle. A Berlin-Ouest, on a accès au “monde libre” et on consomme le cinéma de l’Oncle Sam.

Histoire de la musique sous le Mur : le rock

Le rock’n’roll, révolution incontrôlable dans l’industrie musicale des années ’50, devient sans conteste une vitrine des valeurs libérales occidentales. Et ce malgré la diversité des sous-genres qui apparaissent au fur et à mesure des décennies. Il n’est donc pas surprenant que les autorités est-allemandes aient tenté de réprimer sa propagation manifeste. En 1965, ces dernières vont jusqu’à interdire le style dans leurs médias, tout comme les noms de groupe à consonance anglophone.

Ces mesures sont vaines : le gouffre générationnel déjà préexistant est élargi. Les jeunes baby-boomers se sont déjà tournés vers la Grande-Bretagne pour combler leurs attentes musicales. Comme le monde entier, ils sont victimes de la “Beatlemania” du début des années ’60, de cette musique simple jouée par des artistes aux personnalités rêveuses et optimistes. Ainsi se crée un véritable marché noir de vinyles, vendus par quelques audacieux après des voyages à l’étranger. On retrouve majoritairement des groupes britanniques : à la fin des années ’60, c’est les Pink Floyd et leur psychédélisme aux mélodies planantes, laissant place au glam rock de l’indétrônable David Bowie dès les années ’70, avec ses tenues vestimentaires grandioses et loufoques, et célèbre sa chanson Heroes, ode à la liberté. Durant les dernières années précédant la chute du Mur, les nombreux révoltés souhaitant fuir le réel dans le rock gothique écoutent les Cure ou se tournent vers Depeche Mode pour des sonorités punk rock et électroniques. Heureusement, il est possible d’enregistrer leurs tubes colossaux sur des radiocassettes branchées sur les stations des pays occidentaux.

En RFA, la musique circule libre comme l’air, rien ne peut l’arrêter. Elle s’empare de la population ouest-allemande et ne la lâche plus. Le rock transporte les jeunes et transforme la société. A la fin des années ’80, les groupes de rock allemand pullulent. La dissidence rock’n’roll s’immisce de l’autre côté du Mur, poussant la jeunesse est-berlinoise à remettre en cause le régime soviétique.

Littérature et art pictural : entre main-mise et liberté

Peinture représentant le Reichstag (Parlement)

Du côté de Berlin-Est, la RDA met en place une intelligentsia, classe sociale (principalement composée d’intellectuels) engagée dans un travail de création et de diffusion de la culture. Le but de cette classe sociale est de revendiquer les problèmes sociaux. Dans le cas de l’Allemagne soviétique, l’intelligentsia est au service de l’État : on utilise l’élite culturelle pour créer le peuple socialiste et comme moyen de propagande. Les écrivains de l’Est jouissent de privilèges et d’un certain statut social en échange de leur loyauté envers le régime et l’État. Si les auteurs critiquaient la RDA, cela reste dans les limites imposées par le régime et dans une volonté de réformer et améliorer l’État, pas de le renverser. Cependant, certains auteurs tels que Christa Wolf et Volker Braun, bien que mal perçus, par le SED (parti communiste de la RDA) réussissaient à se faire publier grâce à leur notoriété. Ces auteurs ont, par leurs écrits ou leurs actions, participé durant les derniers mois à la destruction du Mur. L’Est laissait un accès ouvert à la littérature, mais toujours avec cette vision unilatérale et imposée du régime communiste de ce qu’était la bonne littérature. Toute autre forme (autre genre, courant ou point de vue) était restreinte et mal perçue. À Berlin-Ouest, les choses sont différentes. Berceau d’expérimentations et avant-gardes culturelles, le côté capitaliste de la ville n’impose aucune littérature à sa population. Certains auteurs comme Johannes Tralow, Günter Grass ou encore Peter Härtling se proclament progressistes : ils rêvent d’une Allemagne unie et élaborent une autre voie qui rassemble les deux blocs de la ville (en entretenant des liens étroits avec des auteurs est-allemands).

Du côté communiste de Berlin, l’art pictural subit le même sort que la littérature : l’art officiel est le « réalisme socialiste » et le seul courant toléré. De ce fait, la galerie de peinture nationale et autres expositions ne dévoilent que les peintures de ce style et en accord avec le régime en place. Les portes de l’art sont ainsi grandes ouvertes au public, mais on ne trouvera qu’un seul et même genre d’art pictural. En réaction, les artistes font preuve de ruse et de détermination. Certains comme Frederick Loock ont créé des galeries clandestines où étaient exposées des oeuvres d’art et des photographies. « L’école de Leipzig » bouscule les deux côtés de Berlin en représentant leur vision du « réalisme socialiste ». En peignant des scènes historiques truffées d’allégories, ils illustrent à leur guise et parviennent à se faire exposer. À l’Ouest, le marché de l’art allemand reprend ses droits et se calque à nouveau sur le marché mondial de l’art : en RFA et à Berlin-Ouest, on peint et on vend comme partout ailleurs. On vend même certaines oeuvres de Berlin-Est que l’on se procure sous le manteau. Comme il s’agit d’oeuvres et d’artistes est-berlinois révolutionnaires ou provocateurs, les intermédiaires doivent rester secrets car la Stasi rôde.

La culture et le pouvoir ont toujours été liés. Tout comme l’art et la politique. L’un ne va pas sans l’autre, et chacun se définit en même temps comme l’identique et en même temps comme l’opposé de l’autre. Car c’est le pouvoir qui façonne la culture, de par sa main mise et ses choix. C’est lui qui la met en avant, la répudie, la construit et la détruit. Mais c’est également la culture qui ne cesse de remettre le pouvoir en question, au point, parfois, de le faire tomber. C’est l’art qui s’affranchit, critique, provoque et menace le pouvoir.

C’est pourquoi la culture et le pouvoir, tout comme l’art et la politique, sont toujours liés dans leur forme, leur fond et/ou leur expression. Il n’est dès lors pas étonnant que deux régimes aussi différents et « adversaires » que la RFA et la RDA, et plus particulièrement Berlin-Ouest et Berlin-Est, aient construit deux cultures aussi différentes. Chacun à leur manière, ils ont érigé deux cultures, deux mondes qui leur ressemblaient et servaient leurs idéaux. L’un critique puis libre, l’autre contrôlé puis révolutionnaire. Et en 1989, il a fallu reconstruire une culture et un monde commun.

Journa’Lîdje

2 Replies to “Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | La culture selon Berlin”

  1. Finalement, est-ce que David Bowie et Iggy Pop auraient eu le même succès s’ils n’avaient pas baignés dans cette soupe? Est-ce que le contexte n’a pas boosté leur créativité pour notre plus grand bonheur? Ma vie aurais été sans doute différente sans avoir connu Heroes…

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