Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Les prémisses d’une chute annoncée

Dossier “30 ans de la chute du Mur de Berlin” | Les prémisses d’une chute annoncée

Il y a trente ans jour pour jour, le Mur de Berlin disparaît. C’est la chute d’un régime à bout de souffle, noyé sous les contestations. C’est le début d’un nouveau monde aussi. Mais l’Histoire ne s’est pas jouée ce 9 novembre. Analyse des coulisses du début de la chute de l’ancien monde.

« Personne n’a pensé que ça irait aussi vite » – Miklós Nemeth, Premier ministre hongrois à l’époque

Le 2 mai 1989, des garde-frontières hongrois coupent les barbelés qui marquent la frontière avec l’Autriche, sur la route entre Budapest et Vienne. L’épisode passe quasiment inaperçu, mais c’est la première brèche dans le Rideau de Fer qui sépare l’Europe en deux blocs.

Tout commence presque même en 1988 lorsque le réformiste hongrois Miklós Nemeth est élu Premier ministre. Il se retrouve à la tête d’une Hongrie au bord de la faillite d’État et décide de faire des économies sur la clôture qui étouffe le pays. Elle était vieille et obsolète et une démolition-reconstruction aurait coûté une somme astronomique que les pays concernés ne possédaient pas. Mais l’intérêt de supprimer cette frontière physique n’était pas qu’économique. Elle représentait un anachronisme et Budapest et Vienne présentaient une candidature commune pour l’Exposition universelle de 1992. Quel effet aurait eu cette clôture sur les touristes asiatiques qui auraient voulu traverser la frontière austro-hongroise pour se rendre d’une ville hôte à l’autre? Il était enfin dans l’intérêt des pays réformateurs tels que la Hongrie et la Pologne d’affaiblir les régimes communistes orthodoxes encore très attachés à l’organisation traditionnelle du Bloc de l’Est. L’idéologie s’ajoutait ainsi à l’économie et à la crédibilité des deux pays concernés. Le choix était pris : le Rideau de fer serait démembré en Hongrie.

Gorbatchev : le point de bascule

En mars 1989, Miklós Nemeth rencontre Mikhaïl Gorbatchev, dirigeant de la maison mère russe, à Moscou pour discuter de points importants. Il s’insurge de la présence de quelques 100.000 soldats soviétiques sur le territoire hongrois, ainsi que de missiles visant la France et l’Italie. Il lui annonce également la décision du Comité central d’organiser des élections pluralistes, une première depuis la séparation de l’Allemagne. Anxieux, il parle de la volonté du pays d’en finir avec la clôture. À sa grande surprise, Gorbatchev n’y voit pas de problème si la frontière est gardée et promet que la Russie n’interviendra pas. En 1956, le Soulèvement de Budapest avait été maté par l’Armée rouge, un traumatisme encore présent dans les mémoires hongroises. Sur le trajet du retour, Nemeth en est conscient : son avion aurait filé droit vers la Sibérie si il avait osé se présenter comme cela cinq ou dix ans plus tôt à Moscou. C’est la fin de la doctrine Brejnev. L’époque est désormais différente.

« Aussi longtemps que vous me verrez dans ce fauteuil, 1956 ne se reproduira pas » – Mikhaïl Gorbatchev à Miklós Nemeth en mars 1989

Dès le printemps 1989, les garde-frontières démantèlent alors le Rideau de fer du côté de Rajka, à la frontière entre la Hongrie, la Slovaquie et l’Autriche. L’endroit est stratégique : les Tchécoslovaques, partisans d’une ligne dure, pouvaient les voir et la région était truffée de troupes soviétiques et d’agents du KGB. C’était un test. Moscou ne bouge pas. Mieux, Gorbatchev fait retirer 10.000 soldats en avril. À la mi-avril, entre trois et quatre kilomètres ont été démantelés et le dirigeant russe a tenu parole : le téléphone rouge n’a pas sonné et l’ambassadeur soviétique n’a même pas pointé le bout de son nez. Alors, les Hongrois ont continué.

Le démantèlement du Rideau de fer est rendu public le 2 mai, mais les 2/3 de la clôture ont, en réalité, déjà été retirés. Malgré l’annonce publique de la manoeuvre, Gorbatchev ne réagit toujours pas. Au contraire d’autres pays du bloc. Le dirigeant est-allemand Erich Honecker multiplie les allers-retours pour Moscou mais repart chaque fois bredouille. Lors d’une réunion du pacte de Varsovie en juillet, le Bulgare Jivkov, le Tchécoslovaque Jakes et le « Génie des carpates » roumain Ceaucescu demandent à traiter des sanctions contre les Hongrois et les Polonais. Ils veulent les « aider » car le prolétariat et le marxisme-léninisme sont en ruine dans les deux pays. Mais la réaction de Gorbatchev entrera dans l’histoire : il adresse un clin d’oeil à Miklós Nemeth devant les caméras et ne fera aucune mention des protestations lors de son discours. Les choses sont claires : il n’y a pas de « cas hongrois ».

Entre officialisation et mécontentement, l’afflux se prépare

À partir de là, les choses s’accélèrent. Des élections communales sont organisées en RDA le dimanche 7 mai 1989. Mais comme toujours depuis la séparation de l’Allemagne, peut-on réellement parler d’élections quand les citoyens doivent se prononcer sur la liste unique du Front national de RDA? D’ordinaire, le taux d’approbation dépasse largement les 99% mais cette fois, des militants surveillent les dépouillements et relèvent des infractions. Les chiffres tombent : 98,85% de participation. Si la différence peut sembler dérisoire, il s’agit du pire score électoral de l’histoire de l’Allemagne de l’Est. Et surtout, la colère s’empare de la population, agacée par la surveillance extrême dont elle est victime. Des manifestations sont alors organisées le 7 de chaque mois sur l’immense Alexanderplatz.

« C’était en mai 1989, et c’était le début de la fin » – Frank Ebert, opposant au pouvoir

Le ministre des Affaires étrangères autrichien Alois Mock convie son homologue hongrois Gyula Horn pour une cérémonie officielle et symbolique de cisaillage de la clôture, sous l’oeil des caméras de télévision. Elle a lieu fin juin, mais elle pose problème : il n’y a déjà plus de clôture. Entre 200 et 300 mètres de treillis métallique sont alors reconstruits à Sopron pour l’événement, dont les photos marqueront fortement la population. Si cette cisaille n’est pas la première brèche dans le Rideau de fer, c’est la première fois que des hommes politiques s’y attellent eux-mêmes.

L’annonce de cette brèche fait l’effet d’une bombe. Les Allemands de l’Est affluent : entre 10.000 et 20.000, puis entre 40.000 et 45.000, puis plus encore. La frontière devient rapidement un camping sauvage géant car tout le monde avait décidé de ne pas rentrer à l’Est, et ils savaient qu’ils ne seraient pas expulsés. Mais la situation est compliquée : il est impossible de subvenir aux besoins de 60-70.000 Est-Allemands avec l’économie en ruine complète de la Hongrie.

« Je ne sais pas comment on va résoudre ce problème, mais une chose est sûre : nous ne renverrons pas [les Allemands de l’Est] en RDA » – Gyula Horn, ministre hongrois des Affaires étrangères

Miklós Nemeth décide alors d’appeler le chancelier d’Allemagne de l’Ouest Helmut Kohl pour lui annoncer qu’ils ouvriraient les frontières si la RFA était prête à accueillir autant de monde. Profondément ému, celui-ci lui demande quelle serait la réaction de Gorbatchev. Le Premier ministre hongrois a la réponse. La donne avait changé. C’était la fin du monde tel qu’on le connaissait alors.

La révolte gronde en Allemagne de l’Est

La RDA entre en phase critique. Le 19 août, une nouvelle brèche dans le Rideau de fer est officialisée du côté hongrois. Des bières, de la nourriture et des perpectives de rejoindre la RFA : un grand pique-nique est organisé par l’Union paneuropéenne internationale et le gouvernement hongrois à Sopron, où les deux ministres avaient coupé les barbelés deux mois plus tôt. Selon le dirigeant de la RDA Erich Honecker, des tracts ont été distribué jusqu’en Pologne en invitant les Est-Allemands à un pique-nique. Quand ils sont arrivés, on leur a donné des cadeaux, de la nourriture et des Deutsche Mark, puis on les persuadait de partir à l’Ouest. Plus de 600 Est-Allemands fuient leur pays lors de ce pique-nique.

Le 4 septembre 1989 à 17h, la ville de Leipzig, dans la Saxe, assiste pour une énième fois aux traditionnelles « prières pour la paix », comme tous les lundis à pareille heure. Mais cette fois, les deux militantes Katrin Hattenbauer et Gesine Oltmans font tout basculer. Sur les marches de l’Église, elles distribuent des banderoles. Les manifestants demandent la « liberté » et clament leur opposition au régime, le tout devant les caméras des journalistes étrangers venus assister à la traditionnelle foire du livre de la ville. C’est la première « manifestation du lundi » d’une longue liste. Le nombre de participants ne cesse d’augmenter. L’horaire, pratique pour éviter de devoir déserter le lieu de travail et permettre au JT du soir d’en montrer les images à l’Ouest, contribue au succès. De la même manière que l’Église catholique polonaise se tenait aux côtés des ouvriers de Solidanorsc, le clergé soutient la cause. Petit à petit, la RDA se mobilise toujours plus sous les « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »). Le 9 octobre, la « manifestation du lundi » de Leipzig regroupe près de 70.000 personnes. À la surprise générale, elle n’est pas réprimée.

« Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple ») – La mobilisation du peuple est-allemand prend toujours plus d’ampleur

Le 11 septembre, Gyula Horn annonce l’ouverture de la frontière avec l’Autriche. La dernière question à régler est celle du filtrage des centaines d’agents de la Stasi (la police secrète et politique) susceptibles de s’infiltrer au moment de l’ouverture des frontières. Pour son rôle dans l’évolution de l’Europe et du pays, Gyula Horn sera élu Premier ministre après la chute du Mur de Berlin entre 1994 et 1998. Il perdra son poste au profit de l’actuel Viktor Orbàn, aux idées bien plus extrêmes et rétrogrades.

Le samedi 30 septembre, plusieurs milliers de réfugiés est-allemands occupent l’ambassade de la RFA à Prague. C’est le résultat d’un effet domino : ils n’ont pas pu passer à l’Ouest via la Hongrie pendant l’été, et le pays a finalement ouvert sa frontière avec l’Autriche depuis deux semaines. Mais en retour, la Tchécoslovaquie a fermé sa frontière avec l’Autriche. Ils se retrouvent donc coincés et campent sur place depuis des jours. Ils sont près de 4000 à dormir dans la boue, nourris par la Croix-Rouge. Une femme y accouche même. Mais ce samedi, le ministre ouest-allemand des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher apparaît sur le balcon et leur annonce qu’ils sont légalement autorisés par la RDA à émigrer en RFA. Ils montent alors à bord des « trains de liberté », référence à peine dissimulée aux tristement célèbres « trains de la mort » de 45 ans leurs aînés. Plus symbolique encore, ces trains circulent d’Est en Ouest là où les trains nazis tiraient toujours vers l’Est.

Le 6 octobre, une énorme réception est organisée entre camarades pour célébrer les 40 ans de la RDA du lendemain. La contestation culmine dans toute l’Allemagne de l’Est et Mikhaïl Gorbatchev est accueilli par les cris de la population : « Gorbi, Gorbi, aide-nous. » Face à la foule, il s’approche d’Erich Honecker et l’embrasse. Ce baiser fut plus tard baptisé « baiser de la mort », celle du Bloc communiste. D’après les témoins de l’époque, le somptueux dîner de gala qui suit a tout l’air du dîner du Titanic : on y mange du homard dans une ambiance de fin de règne tandis que les manifestants hurlent « pas de violence » et « liberté » sous les fenêtres du palais. À Plauen, en Saxe, près de 20.000 personnes participent à une manifestation spontanée, soit un quart de la population de la ville. La répression policière sera féroce et les arrestations nombreuses, 3500 dans toute la RDA. La fête est gâchée et le régime vit ses derniers instants. Le lendemain, jour de la commémoration du 40ème anniversaire de la RDA, la « manifestation du lundi » de Leipzig est, elle aussi, très durement réprimée.

L’empire s’effondre, les espoirs naissent

Alors qu’il semblait totalement inamovible, le Comité central est-allemand annonce le 18 octobre avoir accepté la demande d’Erich Honecker de démission de ses fonctions de secrétaire général, de président du Conseil d’État et de président du Conseil national de défense de la RDA. Celui qui dirige alors l’Allemagne de l’Est depuis 1971 est remplacé par le très éphémère Egon Krenz.

La manifestation berlinoise du 4 novembre est tout bonnement extraordinaire. Par son nombre d’abord, puisqu’elle rassemble entre 500.000 et un million de personnes, soit la plus importante manifestation à Berlin depuis 1945. Par son organisation surtout, puisqu’elle est coordonnée par le pouvoir et l’opposition dans une démarche assez atypique dans l’histoire des révolutions. Le pouvoir, à bout de souffle, tente en fait de prendre la main sur la contestation et propose au mouvement citoyen Neues Forum de coorganiser une manifestation sur l’emblématique Alexanderplatz. Différents orateurs y sont invités : intellectuels, artistes et politiques. En réalité, la plupart des manifestants ne veulent pas forcément la chute du Mur ou la fin du communisme, ils veulent surtout des droits et des réformes. La manifestation est, fait exceptionnel, filmée et retransmise en direct à la télévision allemande.

« Nous avons une chance, et qui ne reviendra sûrement pas, de changer le socialisme sans faire couler de sang » – Markus Wolf, ancien responsable du contre-espionnage et surnommé « l’homme sans visage », lors de la manifestation du 4 novembre

Le 9 novembre à 18h, au centre de la presse internationale à Berlin. Günter Schabowski, depuis trois jours porte-parole du gouvernement, organise une conférence de presse qui doit durer plus d’une heure. Il annonce des tas de mesures de modernisation du parti jusqu’à ce que Riccardo Ehrman, un journaliste italien, lui pose une question sur la liberté de circulation. Schabowski lit alors un papier disant « les voyages privés peuvent être demandés sans autre condition préalable », il est en train de dire que le mur n’existe déjà plus. Un autre journaliste demande alors « mais à partir de quand? », ce à quoi il répond « pour autant que je sache, tout de suite. » La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. La foule se masse aux postes-frontières de Berlin dans une ambiance que l’on avait plus vu depuis longtemps à l’Est du Mur.

Un an plus tard, l’Allemagne était réunifiée. Le 27 février 2006, le palais de la République Démocratique d’Allemagne (ou palais Honecker) est détruit. Ironie de l’histoire, l’acier dont il était composé sera utilisé pour l’édification de Burj Khalifa à Dubaï, la plus haute tour du monde et le stade ultime du capitalisme.

Interrogé sur l’importance du rôle qu’il aura joué dans les mois précédants la chute du Mur, Miklós Nemeth précise « quiconque dira qu’il connaissait l’impact de cette décision à l’avance est un menteur. Je ne peux pas croire que quiconque ait prévu que deux ou trois mois plus tard, le Mur tomberait. Personne n’a pensé que ça irait aussi vite […] Si c’était à refaire? Je referais la même chose. Je suis fier que le destin m’ait permis d’être là à cette époque là. »
Quand on l’interroge sur son sentiment quand il a vu l’actuel Premier ministre national-conservateur Viktor Orbàn reconstruire une clôture, contre les migrants, en Hongrie en 2015, il répond directement « Je ne crois pas aux clôtures. Elles peuvent bien sûr être pratiques à court terme. Mais à part la Muraille de Chine, toutes les autres clôtures, y compris celle que Trump est en train de construire, tomberont aux oubliettes de l’Histoire. Car dans le monde d’aujourd’hui, les problèmes ne peuvent pas être résolus par des clôtures. »

Miklós Nemeth ne fut évidemment pas le seul à rendre la chute du Mur possible. Sans les efforts et l’adaptabilité d’Helmut Kohl (puis, plus tard, ses facultés à manoeuvrer entre les deux grandes puissances pour réunifier le pays), l’arrivée massive d’Est-Allemands à l’Ouest n’aurait pas été possible. Sans l’aide et le soutien des Polonais, la Hongrie n’aurait pu se mesurer au reste du Bloc communiste. Sans la compréhension et la collaboration de l’Autriche, principal pays frontalier du Rideau de fer, un démantèlement ne serait jamais resté qu’une idée non germée.
Mais si il y a un homme sans qui tout cela n’aurait pu être rendu possible, c’est bien Mikhaïl Gorbatchev. Arrivé à la tête d’une URSS en perte totale de vitesse et en crise économique avancée, le réformiste a tout de suite compris qu’il serait impossible de garder le Bloc en place. Il a ainsi préféré faciliter la sortie progressive des succursales russes plutôt que de tenter de la réprimer par la force et le sang. Une attitude compréhensive et humaine qui ne plaisait pas au reste de l’administration soviétique. Il s’est retrouvé évincé peu de temps après, avant de se voir imposer une retraite politique dans une petite demeure perdue dans les bois. Si les Russes ont fait tomber Gorbatchev dans l’oubli, le reste du monde s’en souvient toujours.

ALVARRO

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