Plans cultes #2 : Les Menteurs Invétérés

Plans cultes #2 : Les Menteurs Invétérés

« Plans cultes » est une chronique non périodique dédiée au rôle et à l’importance des plans dans le cinéma. Dans chaque numéro, nous reviendrons sur trois plans issus de films très connus comme plutôt méconnus dont nous analyserons le lien, tantôt évident, tantôt implicite. Le but de cette chronique est tant d’apporter une réflexion sur le cinéma que de donner envie d’aller (re)voir les films cités.

Même en réfléchissant longuement, il semble difficile de trouver une comédie où n’apparaît pas ce fameux protagoniste qui redessine la réalité, s’invente une existence, ou trompe son entourage. Le mensonge se présente donc comme un matériau intrinsèque à la comédie car il est une source inépuisable de conflits, de quiproquos et autres situations absurdes constituant l’architecture du genre.
En revanche, un plan de cinéma peut-il mentir ? L’unité la plus basique du 7ème art semble au contraire fournir les informations les plus précieuses sur la réalité d’une histoire. Ce point de vue démiurgique permet même au spectateur de scruter l’intimité des plus grands mythomanes qui ne trompent dès lors plus personne en dehors de leur diégèse.

Voici une démonstration en trois temps de la grande diversité des indécrottables menteurs présentés par la comédie, dans les contextes et sous les angles les plus hétérogènes.

1) Une bouffée d’air

© « … Comme elle respire » de Pierre Salvadori, 1998

Dans … Comme elle respire, Marie Trintignant campe la mythomane ultime, respectant le célèbre adage au pied de la lettre puisqu’elle fabule effectivement à en perdre haleine, accumulant mensonge sur mensonge pour profiter d’inconnus tout en se cloisonnant dans l’existence marginale et sans attaches qu’elle a décidé de mener. Son petit manège se complique lorsqu’elle devient la cible d’un enlèvement par des criminels ayant appris qu’elle était la fille d’un riche industriel, statut bidon qu’elle a élaboré de toutes pièces auprès d’une vieille bourgeoise afin de gagner sa confiance et profiter de son toit. Le kidnapping est mis sur pied par un Guillaume Depardieu hilarant dans la peau d’un magouilleur de bas étage, qui se rapproche de la présumée millionnaire pour mieux la plumer. Dans les scènes précédant le plan qui nous intéresse, le personnage joué par Trintignant, Jeanne, vient d’extorquer 53.000 francs à la belle-famille de sa sœur à l’aide d’un nouveau mensonge bien rôdé, pour pouvoir les donner à Antoine (Depardieu), qui a prétexté avoir des ennuis pécuniers avec de grands truands. En réalité, l’argent volé par Jeanne est celui nécessaire au financement de son propre kidnapping. Au milieu de cette spirale mensongère sans fin, elle perd pied et manque d’air. Durant quelques secondes, elle passe la tête au dehors de son taxi et semble s’imprégner de la réalité autour d’elle tout en lui fermant les yeux, elle qui s’est bornée toute sa vie à magnifier le réel pour mieux s’en évader.

2) Le poids de la vérité

© « Liar liar » de Tom Shadyac, 1997

Jim Carrey semble au sommet de sa forme dans cette comédie familiale de Tom Shadyac, où il interprète un extravagant avocat imbu de succès doublé d’un manipulateur hors pair. Suite au vœu de son jeune fils qui souhaite rendre son père sincère pendant 24h, une journée sous le signe de la folie burlesque s’ensuit, lors de laquelle l’homme de droit est effectivement incapable de mentir à quiconque. Après avoir constaté son honnêteté à ses dépends durant toute la matinée, il retourne en catastrophe à son cabinet et, dans un dernier élan d’espoir, tente de prononcer un mensonge insignifiant, en qualifiant de rouge un stylo qui est en fait bleu. La plongée ci-dessus marque cet ultime échec et écrase le personnage sous un double fardeau : celui de son impuissance face à cet événement loufoque, et celui de son honnêteté, trop longtemps refoulée par facilité et calcul, et qui s’est mise à déborder à outrance. Cette habitude prise vis-à-vis du mensonge apparait comme la raison de l’échec de son mariage et semble se prolonger dans les promesses manquées envers son fils, lesquelles partent toutefois de bonnes intentions.

3) La vie est une fabulation

© « La Vita e Bella » de Roberto Benigni, 1997

Comment rendre l’horreur des camps de concentration agréable aux yeux d’un enfant de quatre ans ? C’est la question insensée à laquelle Roberto Benigni tente de répondre par le plus gros mensonge de l’histoire du cinéma. Incarnant le personnage de Guido Orefice dans l’Italie fasciste, il pose un bandeau vital sur le regard de son enfant afin de préserver son innocence tout au long de leur séjour infernal. Guido est un protagoniste débordant de vie qui coule son existence avec une distance et une poésie inépuisables. Lorsque la guerre prend le dessus, il est bien déterminé à préserver la fable qu’il a entrepris d’écrire pour lui et sa famille. C’est ainsi que, dès leur arrivée au camp de la mort, il met sur pied une ubuesque histoire de grand jeu organisé avec des tâches à accomplir pour gagner des points destinés à être échangés contre un prix. Le plan dont il est question prend place lorsque la situation semble échapper à Guido alors que tout le camp est en ébullition et que les soldats s’apprêtent à partir avant l’arrivée des Américains. Le père somme sa progéniture de rester cachée dans une petite boîte au coin d’une cour tandis qu’il cherche un moyen d’évasion, mais se fait malheureusement prendre à quelques mètres de l’abri où se trouve son fils. Loin de perdre son sang-froid, Guido adresse un clin d’œil malicieux en direction de la boîte avant d’entreprendre une démarche bouffonne sous le fusil allemand le tenant en joue. Cet ultime échange est perçu du point de vue de l’enfant et accentue davantage le regard naïf et onirique pointé sur une situation se voulant surréaliste.

Chacun des protagonistes présentés semble avoir pour principal trait caractéristique de refuser la réalité. Il s’agit pour Jeanne de s’inventer des existences de rêve pour rendre la sienne plus supportable, à l’instar de Guido avec son fils, tandis que l’avocat du second plan bifurque de la vérité pour gagner des affaires au tribunal ou ne pas faire de peine à son jeune garçon. Ainsi, le mensonge ne compte pas autant que les raisons qui l’amènent, et si ces dernières ne sont pas forcément morales, chaque personnage les justifie à sa manière. D’autre part, chaque menterie se construit toujours en binôme dans ces films et ne semble véritablement fonctionner qu’en duo. Quand l’un ment par cupidité, l’autre le fait par amour, et dans les trois cas, on a toujours affaire à de grands enfants, qui jouent « à faire semblant » dans un monde impitoyable qu’ils ont malgré tout décidé de transformer en immense cour de récré.

Qu’il s’agisse de la comédie à la française, à l’américaine ou à l’italienne, les menteurs ne sont jamais loin et tracent leur route dans des histoires hautes en couleurs. Certains tirent des leçons, d’autres se confortent dans leur nature profondément mythomaniaque, mais tous sont partis du constat que la réalité ne leur suffisait pas. C’est d’ailleurs notre postulat à tous, nous autres humains qui adorons nous raconter des histoires depuis l’aube des temps…

Esteban

One Reply to “Plans cultes #2 : Les Menteurs Invétérés”

  1. Effectivement nous jouons tous à un moment donné un peu la comédie mais pas poussé à l extrême comme c est le cas des trois exemples ci-dessus.

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