Quand sportif rime avec politique

Quand sportif rime avec politique

Jesse Owens sur un podium des JO 1936 de Berlin – © Defis

Lors de la 37e journée de Ligue 1, le défenseur brésilien de Lyon a refusé de porter un brassard lgbt pour une campagne contre l’homophobie, contraire à ses valeurs. Une prise de position politique et religieuse qui fait parler mais qui est loin d’être un cas à part dans l’histoire du sport. Petit panorama des revendications politiques dans le sport.

Vendredi 17 mai c’était la journée internationale contre l’homophobie. Comme chaque année, les différents championnats de football s’y associent en parant le brassard de leur capitaine des couleurs arc-en-ciel du mouvement lgbt. En France, les matchs se donnaient tous le samedi et l’entièreté des capitaines se devaient de porter le brassard. L’Olympique Lyonnais recevait Caen et là, surprise : c’est Jérémy Morel et non Marcelo qui sera le capitaine des Gones. Surpris, certains journalistes tentent de comprendre pourquoi et les échos du vestiaire remontent vite : le défenseur brésilien a refusé de porter un brassard aux couleurs lgbt.

Marcelo, défenseur brésilien de l’Olympique Lyonnais – © AFP

Invoquant une cause contraire à ses convictions religieuses, il a expliqué ne pas se retrouver dans le mouvement. Si cette décision en a choqué, elle n’a pourtant rien d’étonnant quand on connaît les convictions politiques du défenseur, partisan invétéré du président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro. Un soutien qui aurait pu créer des frictions en interne du club car l’ex-star lyonnaise et désormais directeur sportif du club Juninho a déjà avoué ressentir du dégoût envers le nouveau chef d’État du Brésil. L’incident diplomatique sera en tout cas évité puisque le défenseur a annoncé qu’il quittait le club. Coïncidence? Possible.

Évidemment, le cas de Marcelo est loin d’être la seule revendication politique ou sociale que l’on a pu retrouver sur les terrains, stades, pistes de sport de par l’histoire. Petit détour par six autres « coups d’État politiques » dans le sport.

Le point ganté des JO de Mexico

Tommie Smith et John Carlos le point levé à Mexico, une des images fortes de l’histoire des JO – © Roger-Viollet

1968 est une année forte en manifestations et revendications. C’est l’année de mai 68, de l’assassinat de Martin Luther King mais aussi des Jeux Olympiques de Mexico. Le 16 octobre, la piste du stade national voit les afro-américains Tommie Smith et John Carlos remporter la médaille d’or et la médaille de bronze lors de la finale du 200m. Comme tous les athlètes noirs américains présents à ces Olympiades, les deux médaillés portaient l’inscription « Olympic Project for Human Rights » sur leur tenue pour sensibiliser le public à la condition de leur communauté aux États-Unis.

Au moment de monter sur le podium pour récupérer leur médaille, les deux athlètes arrivent pieds nus, en signe de pauvreté, et baissent la tête lors de l’hymne américain. Mais plus encore, ils lèvent un point ganté (le droit pour Smith, le gauche pour Carlos) en guise de protestation et de résistance. L’image marque directement les esprits et est encore considérée aujourd’hui comme l’un des moments les plus marquants de l’histoire des JO. Un enthousiasme qui n’a pas touché le Comité Olympique qui a décidé de suspendre à vie les deux sprinteurs.

Larry James, Lee Evans et Ron Freeman sur le podium avec leur béret noir à Mexico – © Huffpostmaghreb

Mais ce que beaucoup ont oublié, c’est que les deux compères furent imités. La finale du 400m se déroule quelques jours plus tard et voit un trio de noirs américains s’adjuger le podium. Lee Evans, Larry James et Ron Freeman se présentent alors coiffés d’un béret noir des Black Panthers (mouvement politique révolutionnaire afro-américain) pour venir récupérer leur médaille. Mais le CIO ne les exclut pas, à la surprise générale. Les médias évoquent alors deux raisons à cette décision : 1) les trois hommes ont enlevé leur béret lors de l’hymne américain, ne lui manquant ainsi pas de respect, 2) ils étaient les trois hommes forts du relais 4x400m qui devait remporter la finale dans les jours qui suivaient. Une hypothèse qui se confirme lors de la finale, enlevée aux côtés de Vince Matthews. Pour récupérer leur médaille, le quatuor est évidemment monté sur le podium coiffé d’un béret noir.

L’affront d’Owens envers Hitler

Adolf Hitler et Jesse Owens – © Webdo

En 1936, l’Allemagne nazie décide d’organiser les 21e Jeux Olympiques à Berlin pour démontrer la puissance de son régime. Adolf Hitler espère également pouvoir y prouver la supériorité de la race aryenne, qu’il défend tant. Et la compétition commence plutôt bien pour lui avec une rafle des Allemands et des Autrichiens, mais un sprinteur afro-américain (oui, encore un) vient gâcher la fête. Jesse Owens marque la compétition de sa patte en décrochant 4 médailles d’or (une performance encore jamais réalisée à l’époque) sur 100m, 200m, 4x100m et saut en longueur.

Point d’orgue de la performance : Hitler quitte le stade sans serrer la main de Jesse Owens. Ses Jeux allemands et aryens, support et vitrine de la propagande nazie, sont souillés. L’image que l’on retient c’est donc ce seum colossal du Führer, mais la vérité historique est bien plus relative : le président du Comité Olympique lui avait, avant l’ouverture des Olympiades, demandé de ne féliciter personne depuis la tribune officielle.

Ce qui est bien vrai par contre, c’est que le stade entier de Berlin a acclamé Jesse Owens comme un héros et que c’est son adversaire allemand Luz Long qui lui a permis de s’imposer à la longueur. Après deux essais nuls, l’Américain se dirigeait tout droit vers l’élimination mais son adversaire est venu lui conseiller de sauter un poil plus tôt pour ne pas mordre sur la ligne. Résultat, un saut à plus de 8m et une médaille d’or de plus dans la besace.

Le boycott des JO de Moscou

Affiche française appelant au boycott des JO de Moscou – © Placard

À la suite de l’intervention militaire de l’URSS en Afghanistan, le président américain Jimmy Carter demande au Comité Olympique américain de ne pas envoyer d’athlètes aux Jeux de Moscou de 1980. En avril, le Comité approuve son président à une grande majorité. Un premier pas qui n’est cependant pas suffisant pour le leader étasunien qui va tenter de convaincre d’autres pays de refuser le déplacement de l’autre côté du Mur.
Si le Royaume-Uni et l’Australie laissent le choix à leurs athlètes de s’y rendre ou non, près de 65 pays refuseront l’invitation soviétique et seuls 81 pays sont au rendez-vous de la cérémonie d’ouverture du 19 juillet. C’est le taux le plus faible de participation depuis 1956. Quatre ans plus tard, l’URSS lui rend la pareille en refusant de s’aligner à Los Angeles, suivie par une quinzaine de pays du bloc de l’Est.

Petite anecdote croustillante : le boycott de Moscou frappe durement la compétition féminine de hockey sur gazon qui perd toutes ses concurrentes à l’exception de l’URSS. Pour maintenir la compétition, une invitation de dernière minute est envoyée aux Zimbabwéennes qui remportent le match contre toute attente.

Le spasme de Kozakiewicz

Le « spasme musculaire involontaire » de Wladislaw Kozakiewicz – © L’Équipe

On reste à Moscou et on avance au 30 juillet, date de la finale du saut à la perche. Le Soviétique Constantin Volkov est le chouchou du public et le favori ultime à la médaille d’or. Mais un outsider ne cesse d’inquiéter le perchiste et d’exaspérer le public, le Polonais Wladislaw Kozakiewicz. Pour le déconcentrer et le faire sentir rejeté, le stade moscovite accompagne ses huées et sifflets dès qu’il s’élance. Mais ce qui devait le déstabiliser l’a galvanisé : il franchit 5,78m, bat le record du monde et devient champion olympique. Retombé sur le tapis, il se relève sourire aux lèvres et adresse un bras d’honneur de rage au public. Un geste qui vise également le régime communiste russe tout entier, lui qui considère alors la Pologne comme son vassal et sa propriété.

L’ambassadeur russe en Pologne demande alors à ce que Kozakiewicz soit privé de sa médaille pour « insulte au peuple soviétique » et les photos du bras d’honneur sont interdites en URSS. La réponse du gouvernement polonais à la plainte russe est exceptionnelle de répartie, d’humour et de cynisme : le geste de Kozakiewicz est un « spasme musculaire involontaire ».

Serbie vs Kosovo aux Pays-Bas

Milorad Cavic revendiquant un Kosovo serbe – © De Morgen

Le 17 février 2008, la province albanaise du Kosovo proclame son indépendance, une revendication au goût aigre pour la Serbie qui se voit amputée d’une partie de son territoire. En mars de la même année, les Championnats d’Europe de natation prennent place à Eindhoven, aux Pays-Bas. Le nageur serbe Milorad Cavic y remporte la finale du 50m papillon et décide de marquer le coup : il rejoint et monte sur le podium vêtu d’un tee-shirt floqué « Le Kosovo est serbe ».

Il est directement suspendu des Championnats et la Fédération serbe se voit infliger une amende de 7.000 euros. 11 ans plus tard, le Kosovo est toujours indépendant mais n’est toujours pas reconnu par son ex-propriétaire ni par une grande partie de ses voisins. Malgré tout, le dialogue semble se décanter petit à petit.

Kosovo vs Serbie en Russie via la Suisse

Les joueurs suisses Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri célébrant leur but en mimant l’aigle albanais à deux têtes – © TopCorner

Si je vous dis « Coupe du Monde 2018 », vous me direz surement : magnifique campagne des Diables, merveilleuse Croatie ou encore titre volé de l’Équipe de France, mais ce que l’on retiendra de l’autre côté des Carpates c’est la confrontation entre la Suisse et la Serbie en phase de groupe. Pas tellement pour son résultat, 2-1 pour les Helvètes, mais pour la célébration de deux des trois buts de la rencontre.

Rappelez-vous, les deux buteurs suisses se nommaient Xherdan Shaqiri et Granit Xhaka, tous deux originaires du Kosovo. Après avoir inscrit leur but, ils ont chacun mimé des deux mains l’aigle albanais à deux têtes. Considéré comme un geste pro-albanais, ex-province serbe, cette célébration prend plus encore d’ampleur quand on sait que le Kosovo est majoritairement albanais. Les deux joueurs voulaient ainsi répondre aux coups de sifflets reçus durant toute la rencontre par les supporters serbes.

Cet épisode rappelle le non moins funeste arrêt de match entre la Serbie et l’Albanie en 2014 lorsque certains supporters avaient envahi le terrain et que joueurs, staff et supporters en étaient venus aux mains. L’origine de cette altercation était à trouver auprès d’un drone qui avait survolé le terrain avec un drapeau de la « Grande Albanie », un projet nationaliste qui vise à regrouper tous les Albanais.

Drône portant le drapeau de la « Grande Albanie » – © Science et Avenir

De tout temps, sport et politique ont été liés, pour le meilleur et pour le pire. Qu’elles soient progressistes ou haineuses, les revendications politiques de certains sportifs trouvent toujours un lien étroit avec l’actualité et les contextes difficiles. Et si la vitrine du sport doit servir à faire passer des valeurs, toutes ne sont pas bonnes à prendre et la différence entre le geste pour l’Histoire et le geste de la honte n’est pas toujours très claire. Des exemples de sportifs qui surfent sur la politique, il y en a plein, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Essayons juste de ne faire coïncider que des revendications qui peuvent faire avancer les choses.

ALVARRO

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