Plans cultes | Les Corniauds Attachants

Plans cultes | Les Corniauds Attachants

Temps de lecture : 5 minutes

« Plans cultes » est une chronique non périodique dédiée au rôle et à l’importance des plans dans le cinéma. Dans chaque numéro, nous reviendrons sur trois plans issus de films très connus comme plutôt méconnus dont nous analyserons le lien, tantôt évident, tantôt implicite. Le but de cette chronique est tant d’apporter une réflexion sur le cinéma que de donner envie d’aller (re)voir les films cités.

En ces temps où la surabondance est de mise et où la consommation de films et de séries n’a jamais été aussi opulente, la place d’un objet filmique peut sembler délébile dans l’esprit des consommateurs, qui paraissent s’en sustenter comme on mange pour survivre. Reste-t-il une place pour la délectation dans ce contexte ? En outre, suffit-il d’avoir vu des films à foison pour se revendiquer cinéphile à l’heure d’Internet ?
À côté de ces réflexions sur la réception d’une culture ciné toujours plus massive, il peut s’avérer salvateur de se retourner sur certaines productions (récentes ou classiques, encensées ou disparues des mémoires) à travers un plan, sur lequel je me propose de me pencher afin de rendre à ces films la réhabilitation qu’ils méritent et de prolonger leur espérance de vie dans les esprits.

Pour cette première sélection, j’ai décidé d’effectuer une pause sur trois « gueules de con » : trois gros plans sur des personnages un tantinet niais, mais terriblement sympathiques. Si les films dont ils sont issus semblent a priori sans rapport, leur juxtaposition n’est pourtant pas impertinente.

1) La rébellion de George McFly

© “Back to the Future” de Robert Zemeckis, 1985

Inutile de présenter le film dont est issu ce photogramme et qui a donné envie à tous les jeunes des années 1980 de rouler en DeLorean à 90 miles à l’heure. Toujours est-il que le plan se situe à la fin du récit et qu’il est décisif à bien des égards. Marty et son père George (sur l’image) ont imaginé un plan afin que celui-ci séduise sa future épouse pour rétablir le fragile équilibre temporel chambardé par l’irruption incongrue de leur fils dans les années 1950. Tout ne se déroule évidemment pas comme prévu, et George se retrouve à devoir affronter sa bête noire du lycée pour sauver la partie. Ce personnage, apathique et solitaire de nature, va opérer sa métamorphose en l’espace de ce gros plan, qui ne dure que quelques secondes, suivi d’un second sur sa main tremblante prête à porter le coup décisif qui sera salvateur pour le dénouement de l’histoire ainsi que pour le revirement de sa personnalité. Il faut saluer la souplesse de visage de Crispin Glover qui, par cette mimique désopilante, synthétise l’émotion tout en nuance de ce jeune naïf sans cesse raillé qui s’apprête à reprendre un peu de confiance en lui.

2) Le visage de la première fois

© “Twins” d’Ivan Reitman, 1988

Cette drolatique expression est issue du film Jumeaux, où Schwarzennegger et De Vito se retrouvent invraisemblablement liés par le sang par le biais d’une mystérieuse expérimentation génétique. L’Apollon austro-américain porte toute la niaiserie du duo, parfaitement illustrée dans ce plan où Julius, son personnage, vient littéralement de découvrir l’amour. S’il bénéficie d’une culture et d’un savoir théorique immense dispensés par les livres, il a aussi vécu isolé sur une île déserte sans aucune expérience de vie pratique. Ceci provoque chez lui un décalage permanent lorsqu’il arrive dans la métropole pour retrouver son frère. Ainsi, tout n’est que première fois pour cet être vierge qui n’arrive pas à voir, malgré sa sagesse et son intelligence supérieure, la fourberie qui anime son escroc de jumeau. Le contraste entre les deux personnages en est d’ailleurs jubilatoire, souligné davantage encore par leur antinomie physique qui constitue paradoxalement aussi leur complémentarité.

3) Un gentil braqueur

© “Les Fugitifs” de Francis Veber, 1986

Pierre Richard campe un François Pignon savoureux dans les films de Francis Veber. Toujours aussi maladroit et malchanceux dans Les Fugitifs, il tente désespérément de braquer une banque pour subvenir aux besoins de sa fille qui vagabonde avec lui depuis qu’il a perdu son emploi. Évidemment, rien ne fonctionne comme il le voudrait et, coup du sort, il choisit de prendre Jean Lucas (Gérard Depardieu) en otage pour s’assurer une sortie sécurisée hors de la banque sans savoir que ce dernier sort à peine de prison. S’ensuivent les délicieux quiproquos fidèles à ce types de scénarios bien ficelés…  Ce plan marque d’emblée la maladresse et le désespoir de Pignon que l’on devine être un brave homme poussé à bout par la vie : sortant une grenade de sa poche pour menacer les employés de la banque, il tente de la dégoupiller mais commet sa première gaffe en trouant le sac transparent censé voiler son identité. Ses yeux s’écarquillent de stupeur et mettent en lumière  deux choses : son inexpérience en tant que criminel et l’innocence intrinsèque à son personnage. Directement à ce plan serré en succède un plus large sur Depardieu du côté des otages, dont le visage exprime soudain la surprise à la vue de cet individu paniqué, un peu comme s’il reconnaissait son vieil acolyte avec lequel il avait déjà tourné deux films (La Chèvre et Les Compères) pour Veber.

Finalement, pourquoi mettre ces trois plans en rapport ? Plutôt que de faire la part belle à l’analogie, il semble intéressant de d’abord procéder par contradictions. La première passe par les vêtements : George McFly est sur son 31 tandis que Julius est nu comme un vers. Quant à François Pignon, même si le plan serré ne le laisse pas entièrement voir, il revêt un long imperméable beige censé le rendre discret. L’autre discordance concerne les regards : le premier fixe quelque chose de précis, le second rien en particulier, alors que le troisième a simplement les yeux fermés.

Sans en avoir l’air, ces images permettent de déduire une série de choses sur le caractère de ces trois nigauds. Le blanc du costume de George symbolise son innocence, alors que la direction soigneuse de son regard tend à prouver une détermination insoupçonnée enfouie dans le personnage. Julius est de toute évidence allégoriquement mis à nu dans toute sa fragilité, en dissonance avec son corps d’athlète, tandis que son visage exprime l’émerveillement devant une nouvelle connaissance qu’aucun livre n’a jamais pu lui fournir. Enfin, Pignon ne peut, malgré son déguisement, masquer son amateurisme flagrant dans son rôle de criminel. Il est aveuglé par sa naïveté, qui tient surtout de l’inconscience paternelle puisque seule l’envie de mettre sa petite fille à l’abri le pousse à commettre ces actes maladroits.

De cette manière, on a vu que quelques éléments d’un arrêt sur image démontraient aussi efficacement la crédulité d’un personnage que sa simple expression faciale. Par ailleurs, ces trois longs-métrages sont sortis dans les années 1980 (respectivement en 1985, 1988 et 1986) et il est amusant de constater que cette décennie regorge de films mettant en scène ce type de duo souvent constitué d’un naïf et d’ un fourbe se jouant d’abord de lui avant de le prendre sous son aile.

Esteban

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