Čaputová présidente : le contre-exemple slovaque

Čaputová présidente : le contre-exemple slovaque

Čaputová présidente : le contre-exemple slovaque – © Radovan Stoklasa

À l’heure où l’intolérance, le racisme et le populisme semblent petit à petit s’emparer de l’Europe, la petite Slovaquie s’érige désormais comme un nouveau bastion de la résistance du progressisme. Et l’élection de Zuzana Čaputová à la tête du pays, passée inaperçue ou presque dans nos médias, pourrait s’annoncer plus importante qu’on ne le croit. Petit détour en terres carpates pour tenter d’en comprendre le phénomène.

Souvent assimilée au nationalisme, au populisme et à la xénophobie, l’Europe de l’Est serait-elle finalement plus « évoluée » qu’on ne le pense? Voici sans doute ce que doivent se dire pas mal d’Européens depuis l’élection, ce samedi 30 mars, de la progressiste Zuzana Čaputová à la tête de la Slovaquie. Évidemment, l’idée d’une Europe orientale comme majoritairement rétrograde est un énorme cliché, mais « cliché » n’est-il pas justement un synonyme d’« Occidentaux »?

Quoi qu’il en soit, les faits sont là pour ce petit pays de 5,4 millions d’habitants, membre de l’Union européenne et de l’OTAN et anciennement communiste. La « petite soeur » de la République Tchèque, lâchée par sa grande voisine car jugée trop pauvre et frein au développement, a relevé la tête pour y mener la première femme de son histoire, Zuzana Čaputová. L’activiste anti-corruption, pro-IVG et LGBT, a elle aussi réussi son pari, celui de faire triompher le progressisme dans un pays historiquement catholique et conservateur. Profondément ancrée dans le développement environnemental et novice en politique, elle entend incarner la voie d’un peuple agacé par le pouvoir traditionnel et remettre de l’ordre dans une fourmilière slovaque minée par la corruption.Q

Une femme forte et engagée

Zuzana Čaputová souriante après son élection – © Radovan Stoklasa

Inconnue il y a encore quelques mois, la socio-libérale Zuzana Čaputová incarne, à 45 ans, l’espoir de renouveau politique d’un pays qui cherche encore la bonne formule pour enclencher le pas des grandes pointures européennes. Vice-présidente du parti de centre-gauche Slovaquie progressiste créé en 2017, l’avocate a mené campagne contre la corruption et le gouvernement en place. Son slogan « Fais face au mal » était d’ailleurs on ne peut plus équivoque sur son combat.

« Un enfant vivra mieux avec deux êtres amoureux de même sexe que dans un orphelinat » Zuzana Čaputová

Pro-européenne et environnementaliste, elle apporte un message progressiste en prônant des droits élargis pour les homosexuels (mariage, adoption,…). Son statut de mère de famille divorcée et diplômée lui a conféré l’image d’une femme forte prête à se battre, lui permettant de récolter 53% des votes féminins. Désireuse de changement profond, elle a décidé de ne pas faire de choix entre socialisme et capitalisme dans une ligne directrice proche de celle du gouvernement portugais : des institutions « de gauche » pour assurer le soutien et l’aide à la population sur une économie « de droite » plus performante et libérale. Cette redistribution de la dichotomie cliché « gauche-droite » illustre parfaitement son désir de profond changement de société.

Parfois comparée à Emmanuel Macron pour son statut d’outsider indépendante parvenue à renverser les partis traditionnels, elle s’en distance largement du point de vue idéologique. Engagée écologiquement, elle a mené 14 années durant une campagne pour bloquer l’enfouissement de déchets toxiques venus de pays de l’Ouest dans une gigantesque décharge publique de sa ville natale de Pezinok, voisine de la capitale Bratislava. Farouchement opposée à cette pollution des sols et de l’air, elle a réussi à réunir plus de 100.000 manifestants pour former la plus grande mobilisation citoyenne depuis la Révolution de velours qui avait mis fin au régime communiste en 1989.
Son obstination a payé puisque la Cour suprême slovaque a finalement annulé le permis de construire du projet en 2013 avant que la Cour de justice de l’Union européenne ne veuille en faire un exemple. Il existe désormais des règles de consultations ouvertes dans le cas des projets d’urbanisme qui peuvent affecter l’environnement. Elle a en outre été récompensée du prix international Goldman en 2016, sorte de prix Nobel de l’écologie, pour son combat.

« La Slovaquie est à la croisée des chemins en ce qui concerne la reconquête de la confiance du public » Zuzana Čaputová

Profitant d’un contexte de ras-le-bol national, elle a prêché la protection de l’environnement, le soutien aux personnes âgées et opéré une percée fulgurante en promettant d’oeuvrer pour une justice plus efficace et indépendante. Face à des responsables politiques impliqués dans de nombreux scandales, la candidate du parti Slovaquie progressiste fait figure « d’âme pure » et a promis une réforme qui priverait « les procureurs et la police de toute influence politique. » Sa position sur la politique de migration a rassuré les plus progressistes puisqu’elle a refusé de suivre ses concurrents d’extrême droite qui fustigeaient la politique migratoire de l’Union européenne.
Elle apparaît comme authentique à des électeurs désenchantés par les coalitions au pouvoir. Selon plusieurs experts, elle a rencontré autant de soutien « parce que les gens recherchent de nouveaux visages. Elle représente un changement positif face au gouvernement, qui est perçu comme corrompu. »

Un ras-le-bol national, une volonté de changement

Manifestations pour une « Slovaquie décente » – © Joe Klamar

L’élection présidentielle prenait place dans un contexte politique très particulier dont le paysage était extrêmement fragmenté. Comme de nombreux Européens, les tendances des électeurs slovaques de rejeter les partis traditionnels étaient sous-jacentes après des élections locales qui avaient vu l’arrivée en nombre de candidats peu ou pas expérimentés à la tête des plus grandes villes du pays. La victoire de Zuzana Čaputová n’en est que plus bel exemple.

La Slovaquie a enregistré lors de cette campagne une hausse de participation qui s’est élevée à 48,74%, une représentation assez importante pour ce pays traditionnellement peu habitué à l’engagement citoyen. Cette augmentation trouve plus que probablement source dans l’assassinat de Ján Kuciak et de sa fiancé Martina Kušnírová, abattus en février 2018. Le journaliste d’investigation s’apprêtait à publier une enquête sur la collusion entre des hommes politiques slovaques de haut rang et la mafia italienne. Ce meurtre a profondément scandalisé la population et de gigantesques manifestations de plus de 100.000 personnes ont été organisées dans les rues des grandes villes pour réclamer une « Slovaquie décente. » Une situation ingérable qui a poussé le Premier ministre de l’époque, Robert Fico, et deux de ses ministres à la démission. Cinq personnes ont depuis été interpellées, dont le commanditaire présumé du meurtre (un multimillionnaire qui entretiendrait des liens avec le Smer-SD, le parti au pouvoir), et le Parlement européen a appelé le pays à poursuivre l’enquête « y compris sur toutes les connexions politiques possibles. » Les députés européens quant à eux se sont déclarés « préoccupés par les présomptions de corruption, de conflits d’intérêts et d’impunité dans les cercles du pouvoir slovaque. »

Manifestations pour la démission de Robert Fico après l’assassinat de Ján Kuciak et Martina Kušnírová – © Sme

Arrivée largement en tête du premier tour avec 40,6% des voix, Čaputová a écrasé une concurrence associée au meurtre et à la corruption. Au second tour, elle affrontait Maroš Šefčovič, vice-président de la Commission européenne à 52 ans et soutenu par le parti populiste au pouvoir Smer-SD. Opposé à l’adoption par les couples homosexuels et aux ambitions sociales de sa rivale, il s’est rapproché de l’Église pour asseoir son objectif de Slovaquie traditionnelle, religieuse et conservatrice.

« [Il faut] mettre fin au détournement de l’État par des individus tirant les ficelles dans l’ombre à la place des représentants élus » Zuzana Čaputová

Si la population des campagnes, plus conservatrice, a épousé le commissaire européen, l’avocate a pu compter sur le soutien des villes, plus libérales, pour assurer sa victoire. Elle a également su séduire les jeunes et les électeurs les plus instruits qui voyaient en elle la seule alternative possible. Mais un autre facteur a également beaucoup joué lors de cette présidentielle, le rejet du pouvoir. Beaucoup des électeurs de Čaputová ont en effet expliqué leur choix par le refus d’appuyer le candidat soutenu par le parti au pouvoir, englué dans les affaires de corruption. Si cela « ne dérange pas qu’elle n’ait aucune expérience en politique » c’est parce que les Slovaques ne voient « personne de confiance parmi les politiciens. Une personne politiquement propre est ce qu’il y a de mieux pour ce poste. » Preuve ultime que sa démarche dérange le pouvoir en place, la candidate de Slovaquie progressiste a du terminer la campagne entourée de quatre gardes du corps.

« Mon résultat prouve que la Slovaquie n’est pas aussi conservatrice que certains le pensaient » Zuzana Čaputová

L’élection, dans un pays « de l’Est » qui plus est, d’un candidat ouvertement progressiste, pro-environnemental et pro-européen marque une rupture assez nette avec l’émergence des forces populistes en Europe. Portée par un mouvement national de protestation contre la corruption, Zuzana Čaputová a récolté 58% des voix slovaques après avoir atteint 40,6% des suffrages au premier tour face à 9 autres candidats. Une victoire significative qui réjoui la première femme présidente : « Mon élection a prouvé que l’on peut gagner sans attaquer ses adversaires, et je crois que cette tendance se confirmera lors des élections au Parlement européen et aux législatives l’an prochain. »
Les réactions politiques à ce changement de cap n’ont pas tardé à se faire entendre. Le battu Maroš Šefčovič a reconnu sa défaite et envoyé un bouquet de fleurs à la victorieuse « parce que la première femme présidente de la Slovaquie mérite un bouquet. » Le président sortant Andrej Kiska, qui avait soutenu sa successeur lors de la campagne, pense lui que « de nombreux pays [les] envient probablement d’avoir choisi un président qui symbolise des valeurs telles que la décence […] la Slovaquie est en crise morale et a besoin d’un président comme elle. » Membre du gouvernement directement pointé du doigt par la nouvelle présidente, le Premier ministre Peter Pellegrini s’est contenté d’espérer « une coopération constructive. »

Des enjeux futurs qui dépassent les frontières

Zuzana Čaputová entrera en fonction le 15 juin pour un mandat de 5 ans et tentera de profondément refondre le système du pays. Mais elle devra s’armer de patience et attendre les élections législatives de 2020 pour réellement pouvoir entamer ses réformes. Elle ne tiendra en effet pas les rênes du pays puisque les fonctions présidentielles sont principalement protocolaires en Slovaquie, mais elle pourra déjà donner des impulsions politiques. Commandant en chef des forcées armées, le chef de l’État slovaque négocie et ratifie les accords internationaux, promulgue les lois, peut accorder des amnisties et c’est à peu près tout. Ce sont le Parlement et le gouvernement qui possèdent en réalité le plus de pouvoir. Čaputová bénéficiera tout de même d’un pouvoir important, le droit de véto. Elle pourra notamment en user pour la désignation des juges et des procureurs, sa première mission dans sa lutte anti-corruption.

« Les Slovaques sont les plus belles, on n’a pas besoin d’étrangères » Marian Kotleba, 4ème au premier tour

L’élection d’une candidate progressiste et fortement engagée contre le système en place est un mauvais présage pour le gouvernement avant les élections législatives qui devraient suivre la même tendance de rejet des partis traditionnels. Selon plusieurs experts, « en choisissant Čaputová, les gens ont vivement appelé à un changement positif en accord avec les valeurs de la démocratie libérale […] les gens semblent insatisfaits du parcours de la Slovaquie. »

Une tendance de rejet qu’il faudra tout de même garder à l’oeil du côté de la présidente car elle ne fut pas la seule candidate « anti-système » à attirer des électeurs. Štefan Harabin, ex-membre du parti communiste tchécoslovaque aujourd’hui tête de liste du parti populaire slovaque, a misé sa campagne en s’opposant violemment à la migration. Marian Kotleba est quant à lui le leader du parti d’extrême droite national et est décrit comme « un fasciste pur et dur. Il n’hésite pas à porter l’uniforme et à faire des références nazies dans ses meetings. » Au premier tour, les deux extrémistes ont respectivement récolté 14,34% et 10,39% des voix. Au total, c’est près d’1/5 de la population slovaque qui, dans sa volonté de rejet du système, a donné sa voix à l’extrême droite et Čaputová devra composer avec cet électorat sous peine de ne pas remporter les législatives de l’an prochain.

« Cherchons ce qui nous unit, plaçons la coopération au dessus des intérêts personnels » Zuzana Čaputová après son élection

Si elle devra réussir à convaincre de sa transition politique en interne, le principal enjeu pour la nouvelle présidente slovaque dépasse pourtant les frontières nationales. L’émergence d’une pensée progressiste dans un pays jusqu’alors très traditionnel est une bonne chose mais il va falloir prouver sa légitimité et sa capacité à tenir le cap. L’évolution de sa politique sera scruté d’un oeil attentif par les pays voisins qui pourraient suivre le mouvement en cas de résultats positifs. Le contre-exemple slovaque pourrait ainsi se transformer en exemple slovaque pour toute cette région entre Europe centrale et Europe de l’Est.

La nation d’Andy Warhol (né Andrew Warhola Jr à Pittsburgh mais fils de l’immigré Ondrej Varhola, américanisé en Andrew Warhola Sr) pourrait être à l’aube de devenir une niche progressiste capable de contaminer la région entière, moins de 30 ans après avoir été séparée de sa plus riche « grande soeur » tchèque. Une montée progressiste à l’Est, à l’heure où la France, les Pays-Bas et l’Italie (et l’Allemagne dans une moindre mesure) se « radicalisent » petit à petit, qui pourrait jouer le rôle de vases communicants. Quand le populisme s’empare de l’Europe occidentale, l’Europe de l’Est peut-elle s’affranchir en favorisant le progressisme?

ALVARRO

One Reply to “Čaputová présidente : le contre-exemple slovaque”

  1. Souhaitons que lors des élections dans notre pays, les électeurs votent également pour un parti progressiste. C est tout ce que l on peut souhaiter à la Belgique.

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