Venezuela : comment en est-on arrivé là?

Venezuela : comment en est-on arrivé là?

Au bord de la banqueroute, le Venezuela traverse depuis 2015 une crise sans précédent qui secoue la structure entière du pays. Marquée par une inflation de 3000% et une pénurie alimentaire des plus graves, la situation est devenue ingérable. Aujourd’hui à l’aube d’une faillite nationale, la nation de Simon Bolivar, héros de la révolution sud-américaine, était pourtant l’une des plus riches au tournant du siècle. Comment le Venezuela a-t-il pu passer de la cinquième plus grande fortune mondiale à la quasi disparition en 20 ans à peine? Analyse de la faillite d’un système.

Longtemps coincé dans le peloton des pays les plus pauvres du globe, le Venezuela est parvenu à s’en échapper à la gloire d’une remontée phénoménale sur les colons espagnols qui lui a offert les lauriers d’une victoire retentissante. Considérés comme les pionniers de la lutte anti-colonialiste en Amérique latine, les compatriotes de Simon Bolivar, leader de la révolution et de l’idéologie latino-américaine, jouissent d’une admiration sans faille de leurs voisins. Un héritage encore bien présent dans l’ADN du pays et de ses 30 millions d’habitants qui se revendiquent aujourd’hui encore du bolivarisme. Mais la reconnaissance et la richesse culturelle et symbolique seules ne permettent à un pays de s’en sortir et le Venezuela rencontre des difficultés à décoller. Les choses changent au début du 20ème siècle lorsque l’on découvre de gigantesques gisements de pétrole dans les sols de la moitié de son territoire. Une découverte qui transforme complètement le pays, lui apportant gloire puis misère.

Une aubaine d’abord…

Fort de ses récentes trouvailles, le pays investit massivement dans l’industrie pétrolière et en récolte directement les fruits : le Venezuela décolle et jouit d’une croissance phénoménale jusqu’aux prémisses des années 2000 qui observent un léger tassement dont ne se préoccupent pas les têtes pensantes, à tort. Car, pour booster sa cavale économique, le pays a décidé de tout miser sur le pétrole sans prévoir de roue de secours. Le pétrole semblait alors tellement solide et fiable. Une erreur qui pourrait aujourd’hui lui coûter son existence si il ne parvient pas à calmer les choses.

Hugo Chavez

En 1999, Hugo Chavez est élu président et le Venezuela est la cinquième puissance mondiale, une situation à des années lumières de leur condition de colonisés (et de leur situation actuelle) qui les emplit de joie. Le héros des révolutions sud-américaines est sur un piédestal, preuve des vertus du bolivarisme, un mouvement philosophique, culturel et politique dont se réclame le nouveau président qui veut établir durablement le socialisme au 21ème siècle.

Bénéficiant d’une enveloppe de moyens considérable, il investit massivement dans l’enseignement, la santé et les services, faisant du Venezuela l’élite culturelle et sociale d’Amérique latine. Il décide de redistribuer une partie du reste de la richesse nationale au peuple, permettant une hausse certaine du pouvoir d’achat et du niveau de vie de ses habitants, et nationalise plus de 250 entreprises en 2010. Par ses mesures et sa gestion des ressources, il sort les plus pauvres de la misère et fait chuter le taux de pauvreté de 10% en dix ans (de 42 à 32% de la population).

… Un suicide ensuite

Mais l’idylle se termine comme elle a terminé, subitement et à la surprise générale. Hugo Chavez succombe d’un cancer foudroyant en 2013, à 58 ans seulement, et laisse ses réformes en héritage. C’est un proche, Nicolas Maduro, qui prend l’intérim avant d’être élu avec 50,7% des voix, preuve de la confiance des Vénézuéliens dans la continuité du chavisme. Mais le nouvel homme fort du pays doit faire face à un recul économique inédit depuis près d’un siècle. L’ex-chauffeur de bus ne possède pas non plus le charisme de son prédécesseur et perd perpétuellement en popularité (en 2017, plus de 80% de la population affirmait ne plus vouloir de lui à la tête du pays).

À cause de sa politique dangereuse de tout miser sur le pétrole, le pays importe presque tout et ne produit quasiment plus rien. Il tire également plus de 2/3 de ses recettes de la vente de pétrole et se retrouve dès lors complètement dépendant des acheteurs extérieurs. Lorsque le cours du pétrole s’effondre dans les années 2010, il entraîne l’économie vénézuélienne entière dans sa chute. Face à des dépenses énormes qui ne trouvent plus aucun financement, le pays doit s’adapter d’urgence et Nicolas Maduro supprime les programmes sociaux, ce qui fait bondir un peuple habitué au « luxe » sous Chavez.

Le pays a rapidement sombré et multiplié les problèmes d’ampleur. Il a connu l’inflation la plus forte jamais enregistrée en 2017 puisqu’elle a atteint 2600%, record pourtant battu en 2018 avec 3000% d’inflation. La pénurie alimentaire a franchi un cap gravissime, la quasi totalité des denrées sont importées mais le pays n’a plus d’argent. Les rayons sont vides et les files s’allongent devant les magasins en attendant l’arrivée rarissime de quelques unités de nourriture. Les prix explosent (800% d’augmentation en 2018) et le pouvoir d’achat s’effondre, tout comme le bolivar, la monnaie locale, qui a perdu toute sa valeur. À la suite des coupes dans les programmes sociaux, plus de 70% des familles vénézuéliennes vivent désormais sous le seuil de pauvreté. Ce climat intenable a fait grimper en flèche la violence au sein du pays, le 2ème plus violent au monde. Par ailleurs, deux millions de Vénézuéliens ont déjà fui le pays, soit 1/15 de la population globale.

Nicolas Maduro, une mégalomanie autoritaire

© Cancilleria del Ecuador

Implanté bien avant son arrivée au pouvoir au sein du Parti socialiste unifié (PSU), Nicolas Maduro a tissé depuis longtemps des liens resserrés avec la Cour suprême du pays, l’un de ses alliés les plus solides parmi les institutions vénézuéliennes. Grâce à cet affinité, il s’est assuré de contrôler le pouvoir exécutif (en tant que président) et le pouvoir judiciaire exercé par son alliée.

En 2017, la haute instance judiciaire prend deux mesures immédiatement contestées par une population aux abois. Elle s’adjuge d’abord le pouvoir législatif, le confisquant au parlement national dominé par l’opposition de droite, permettant ainsi à Nicolas Maduro de récupérer les trois pouvoirs. Elle supprime également l’immunité qui protège les parlementaires, offrant désormais la possibilité au président de poursuivre ses adversaires en justice. L’opposition et le peuple dénoncent un coup d’Etat et la Cour suprême annule sa décision le lendemain à la suite de nombreuses réactions internationales. Mais quelques mois plus tard, Maduro fait élire une assemblée constituante qui récupère la totalité des pouvoirs législatifs qu’il se met donc indirectement dans la poche. Le jour du scrutin, le peuple est dans la rue et les manifestations virent à l’affrontement. Le président envoie sa milice mater les contestations. Bilan : 15 morts. Le successeur d’Hugo Chavez perd définitivement le soutien de sa population.

Nicolas Maduro – © Wilsom Dias – Agência Brasil

Lors des élections régionales d’octobre 2017, le PSU de Maduro remporte 17 Etats sur 23 malgré la forte contestation populaire. L’opposition crie à la fraude électorale et au bourrage des urnes et refuse de reconnaître le résultat des voix. Lors des élections municipales de décembre, elle décide de boycotter le scrutin mais se retrouve alors exclue de la course à la présidence de mai 2018. C’est un boulevard qui s’ouvre pour Maduro qui est réélu au grand dam de l’opposition et de la population. Malgré un taux d’abstention record, il obtient ses voix grâce à une vaste campagne de propagande et de corruption (il offrait un million de bolivars à tous ceux qui votaient pour lui).
Aveuglé par les résultats des votes, Nicolas Maduro est persuadé d’avoir encore le soutien des Vénézuéliens et que les contestations sont créées de toute pièce par l’opposition. Dans sa mégalomanie, il se croit encore légitime.

Un avenir (politique) très compromis

Face à ces dérives peu démocratiques, l’opposition renforcée veut s’imposer comme alternative au gouvernement Maduro et a mis sur pied un gouvernement parallèle avec la nomination symbolique de nouveaux magistrats de la Cour suprême. Le Venezuela se retrouve donc actuellement avec deux gouvernements et deux Cour suprême en même temps, l’une élue mais plus reconnue et l’autre illégitime mais soutenue. Entre les institutions officielles et l’opposition c’est le divorce et la situation se radicalise : deux hommes à la tête du pays, l’élu Nicolas Maduro et l’auto-proclamé Juan Guaido. Le premier n’est plus reconnu par son peuple mais a été élu, le second est soutenu par la majorité des pays américains et une partie de l’Union européenne.

Cette division aujourd’hui exacerbée existe depuis plusieurs années déjà. En effet, plus la cote de popularité du président s’étiolait et plus l’opposition prenait de l’ampleur. Depuis 2016 déjà, de gigantesques manifestations anti-Maduro se déroulent régulièrement à Caracas, capitale du pays, pour demander des élections anticipées. Certains au pays accusent une dérive de plus en plus autoritaire puisque l’administration en place ne cesse d’accentuer la présence de la police et de l’armée dans les rues et que les arrestations se comptent par centaines. Face à la multiplication des foyers de revendication, Nicolas Maduro a renforcé les milices civiles, ou colectivos, qu’il charge de débusquer les traîtres et de préparer une éventuelle « intervention étrangère. » Cette menace d’une intervention étrangère au pays est la principale raison du refus du président de laisser pénétrer l’aide humanitaire, envoyée notamment par les Etat-Unis, au Venezuela. Pour pallier à ce blocage, Juan Guaido a récemment franchi la frontière colombienne pour tenter d’en forcer l’entrée des denrées alimentaires.

Le Venezuela vu depuis l’extérieur

© Carlos Garcia Rawlins – Reuters – tous droits réservés

Selon plusieurs experts, la situation politique bicéphale que connaît actuellement le Venezuela peut s’apparenter à un « coup d’Etat à mèche lente » entamé il y a plusieurs années déjà. Les sanctions américaines promulguées par Barack Obama en 2015 sont venues fragiliser encore plus une situation économique qui vacillait depuis la mort d’Hugo Chavez et la chute du cours du pétrole. Si elles ne sont pas la source principale du marasme vénézuélien, ces sanctions ont très clairement favorisé cette descente aux enfers. Elles pourraient également être la cause de la paranoïa actuelle de Nicolas Maduro qui se persuade qu’il n’y a pas d’urgence humanitaire dans son pays et que les pénuries sont créées volontairement par les Etats-Unis (notamment) pour en prendre le contrôle.

Une vision peut-être pas aussi caricaturale qu’elle n’y paraît puisque, de l’autre côté, Donald Trump tente, lui, de renverser le pays symbolique de l’Amérique latine ayant échappé au contrôle américain. Dénonçant une « troïka de la tyrannie » pour désigner le trio Venezuela-Cuba-Nicaragua aux obédiences plutôt socialistes voire communistes, il qualifiait Nicolas Maduro de « mauvais dirigeant rêvant de devenir dictateur » en juillet 2018.

L’Union européenne, quant à elle, tente de calmer le jeu en appelant à une « désescalade » tout en condamnant l’usage possible de la violence ou d’une intervention internationale. Elle réclame en outre la tenue d’élections anticipées et la garantie de protester pacifiquement, ce que le Venezuela a refusé d’offrir. Ce refus, conjugué à l’absence de réaction aux ultimatums lancés, ont cependant fait s’élever des voix en Europe et plusieurs pays (dont le Portugal, l’Espagne, le Danemark ou la Lettonie) ont officiellement reconnu Juan Guaido comme président légitime du Venezuela.

Cinquième puissance mondiale à la croissance exceptionnelle au tournant du millénaire, le Venezuela n’a pas su gérer sa richesse nouvelle et soudaine, au point de régresser encore plus vite qu’il n’était monté. Entre 2013 et 2019, le pays est passé de l’élite intellectuelle, sociale et culturelle latino-américaine aux bas fonds de la santé mondiale. Entre erreurs stratégiques, succession pas à la hauteur et incapacité de réaction, la rutilante nation de Bolivar et de Chavez s’est transformée en ruisselante nation de Maduro.

Les faits sont rarement abordés concrètement dans les médias, comme si on osait pas trop en parler, mais la situation vénézuélienne est plus que critique. Plus encore que la double présidence qui n’apporte aucune stabilité au pays (au contraire même), il faudra impérativement trouver une solution économique viable, et vite. L’inflation inarrêtable, l’explosion des prix, la quasi disparition du pouvoir d’achat et la ruine de la monnaie locale sont autant de dangers pour la survie du Venezuela. Autant de problèmes à régler le plus rapidement possible au risque très sérieux de ne plus pouvoir situer le pays sur une carte d’ici quelques années. Une situation qui ne déplairait pas trop à son voisin colombien, avide de récupérer territoire et main d’oeuvre bon marché. Le futur du Venezuela est aujourd’hui clairement en jeu et doit être pris on ne peut plus au sérieux si l’on ne veut pas connaître la première banqueroute nationale de l’histoire moderne.

ALVARRO

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