Medellín : quel héritage 25 ans plus tard?

Medellín : quel héritage 25 ans plus tard?

Le 2 décembre 1993, le narco-trafiquant Pablo Escobar était abattu par les unités d’élite colombiennes sur un toit de sa ville de Medellín. Harassées par des mois de cavale, les forces de l’ordre posent même à côté de son corps, exposé comme un trophée. Le Patron n’est plus. Dimanche passé marquait les 25 ans de la mort de la tête pensante du plus grand cartel du monde (80% du trafic international de cocaïne) dont la fortune s’élevait à 30 milliards de dollars. Anciennement associée au grand banditisme, quelle évolution a, depuis, connu la ville dePablo, deuxième plus importante du pays? Entre gueule de bois et rêves nostalgiques, quel réveil pour Medellín?

En décrochant la première place du classement des villes colombiennes où il fait le mieux vivre, l’enfant terrible Medellín affiche son plus grand sourire narquois au reste du monde. Ancienne « capitale du narco-terrorisme », la deuxième ville du pays s’est profondément transformée pour tenter de tirer un trait sur sa mauvaise réputation. Une transformation telle qu’elle s’érige maintenant comme un modèle pour l’ensemble de l’Amérique latine,sur lequel se sont d’ailleurs calquées des métropoles comme Rio de Janeiro ou Caracas.

Un aménagement idéal et une reconversion culturelle réussie qui attirent de plus en plus de monde, qu’ils soient touristes (colombiens comme étrangers), envoyés spéciaux ou investisseurs. Mais l’autre principale raison du succès de la ville du nord-ouest de la Colombie est à chercher du côté des services numériques, et de Netflix plus particulièrement. Depuis la diffusion de la série phare Narcos (qui retrace, dans les deux premières saisons, la vie du baron de la drogue), l’office du tourisme de Medellín ne désemplit en effet pas le moins du monde. Un intérêt prospère qui fait tout de même grincer des dents les membres de l’autorité de la ville qui regrettent une attirance pas forcément pérenne et la mise en place de circuits peu éthiques.

La figure de la criminalité et du terrorisme…

© Colombian National Police

Si la majorité de ses anciennes propriétés ont été transformées en musées ou parcs d’attractions, de nombreux touristes parcourent la ville à la recherche de son histoire. Ils visitent sa tombe et les ruines de son empire, entre admiration honteuse et dégoût profond. Les habitant sont vite compris qu’ils pouvaient surfer sur la tendance et proposent désormais des « circuits Pablo Escobar », créés pour accueillir et guider les curieux dans les entrailles de la ville (pendant parfois 6 jours) sur les traces de Pablito.

Mais ce marché ne plaît pas aux autorités medelliniennes qui dénoncent un « narco-tourisme » qui joue sur la corde sensible. Le maire Federico Gutierrez considère ainsi que la totalité des anciennes propriétés d’Escobar doivent être transformées en lieux de mémoire des innombrables victimes du cartel de Medellín plutôt qu’en lieux de tourisme et de culte. Il prend notamment pour exemple la transformation de La Catedral (prison construite par Escobar lui-même pour éviter son extradition aux USA), devenue monastère depuis quelques années.
La prochaine modification planifiée concerne la résidence Monaco, extravagant bunker de huit étages qui avait résisté à un attentat à la voiture piégée en 1988, dont la destruction en février permettra d’y édifier un parc dédié aux milliers de victimes du narco-terrorisme des années 80′ et 90′. Manuel Villa, secrétaire à la municipalité, justifie cet aménagement serait un geste fort dans le combat contre la corruption et la violence car « le Monaco est devenu le lieu d’apologie de la criminalité et du terrorisme […] plus que démolir un édifice, il s’agit de détruire une structure mentale. » Mais tous les responsables de la ville sont parfaitement conscients que même en éradiquant ses propriétés, ils ne pourront empêcher le mythe Escobar d’exister.

… ou le Robin des Bois colombien?

© Nigel Burgher

L’image du sanguinaire assassin assoiffé de pouvoir et d’argent collera bien plus aux dirigeants politiques colombiens de toute époque pour les habitants du quartier Escobar, à l’est de la ville. Ils reconnaissent évidemment la corruption et la violence dont pouvait faire preuve leur héros mais ils sont encore nombreux à se souvenir de la bonté de cet homme riche qui donnait tant aux pauvres. Il est ici, comme encore ailleurs dans la ville, comparé à Robin des Bois parce qu’« il prenait aux riches pour nous donner à nous, les pauvres. Il s’occupait très bien de nous, alors que nous vivions dans une misère la plus totale. »
En les sortant de la décharge d’ordures qui leur servait de quartier, il s’est attiré la reconnaissance éternelle de la partie la plus pauvre de la population qui le voyait comme un messie. De nombreuses femmes allument par exemple chaque soir une bougie en l’honneur du Capo sur un autel où trône un portrait d’Escobar entre des photos de Jésus et de la Vierge Marie : « Pour moi, il y a Dieu, puis lui. Je le vois comme un second Dieu. »

Il est vrai que Don Pablo était profondément attaché à sa classe sociale, lui fils de paysan tombé dans divers trafics pour survivre, qu’il voulait aider à tout prix. Considérant la classe politique comme corrompue, il redistribuait leur argent dans les rues des quartiers les plus miséreux. Avec l’argent du cartel, il leur a construit des routes, des écoles, des stades de football, des hôpitaux et près de 440 maisons sur la colline est de Medellín. Il passait plusieurs fois par mois pour leur offrir de l’argent en liquide pour qu’ils puissent acheter de quoi manger, s’habiller ou jouer. Tout en terrorisant la ville, il l’a aidé à en développer certains quartiers.

À cet égard, l’épitaphe inscrite sur sa tombe par sa soeur témoigne : « Au delà de la légende que tu symbolises aujourd’hui, peu connaissent la véritable essence de ta vie. » De nombreux habitants du quartier viennent d’ailleurs se recueillir sur celle-ci à la date de son anniversaire. Certains veulent également rééquilibrer les faits sur sa vie, se plaignant d’une vision unique, partielle et noire du personnage de la part des dirigeants colombiens (« ils veulent le faire passer pour plus mauvais qu’il n’était, ils passent ainsi pour les gentils »). Une proche de la famille tente de concilier les deux versions : « Pablo est déroutant. Si on regarde ses bons côtés, il était très bon. Sion cherche les mauvais, il était très méchant. » et la vérité doit se trouver exactement entre ses pôles, il était exactement les deux en même temps.

Un nouvel élan culturel

Cela fait désormais 25 ans que le commanditaire de centaines d’assassinats de ses opposants, qu’ils soient membre de cartels concurrents, juges, policiers, journalistes ou hommes politiques, ne domine plus la ville. Que celui qui « cherchait la paix » mais « ne [pouvait] pas supporter l’injustice sociale ni le manque de respect » n’en arrose plus les autorités ni en douilles ni en liquide. Que l’on entend plus résonner un seul « Plata o plomo » (l’argent ou le plomb) lors des barrages routiers. Pourtant, l’ombre de Pablo Escobar plane encore sur la nouvelle ville de Medellín.
Une version plus moderne, plus ouverte, plus transparente et plus culturelle de l’ancien carrefour de la cocaïne et de la criminalité. Une école secondaire et une gigantesque bibliothèque ont émergé pas loin de l’ex-prison du Patron, quatre stations de métro transvasent la population jusqu’au vaste réseau de téléphériques de la métropole et les quartiers défavorisés ne sont plus cachés et laissés de côté. Désenclavés, ils ne sont plus le refuge de la criminalité et de la corruption et font tout autant partie de la ville que les hermosos barrios (beaux quartiers).

Aujourd’hui la ville de Medellín est devenue le deuxième centre économique du pays et participe amplement au renouveau de la Colombie. La Ciudad de la Eterna Primavera (la Ville du Printemps éternel) s’est positionnée comme le leader sud-américain de l’industrie du textile et de l’habillement, lui permettant de devenir un centre important du monde de la mode. Riche en mines d’or (70% de la production nationale), la ville l’est aussi en culture et éducation puisqu’elle représente le pôle universitaire principal de l’ouest de l’Amérique du Sud avec ses 24 universités ou collèges d’enseignement supérieur. Elle est enfin de plus en plus considérée comme la capitale colombienne de la culture, élément central dans sa lutte contre la pauvreté et l’isolement social.

25 ans plus tard, le fantôme de Pablo Escobar flotte encore au-dessus des têtes de Medellín mais la ville a su utiliser son histoire pour se remettre en question et entamer une refonte profonde de son système et de son fonctionnement. Prenant exemple sur les erreurs du passé, elle a su se relancer dans un cycle positif nouveau et s’ériger comme le deuxième point d’ancrage du pays.
Désormais considérée comme l’une des villes les plus sûres du monde (et la plus sûre de l’Amérique latine), elle a totalement réussi à redorer son blason et son image aux yeux du monde entier. Mais une fois tournée vers l’avant, elle n’en a pas oublié d’où elle venait et tente à tout prix de ne pas oublier. Et gare à ceux qui voudraient lui effacer la mémoire car une certaine moustache noire rode toujours et colore encore les murs de certains quartiers medelliniens.

ALVARRO

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