Le Brésil sous Bolsonaro : l’ordre sans le progrès

Le Brésil sous Bolsonaro : l’ordre sans le progrès

« Ordem e progresso » (ordre et progrès) : la devise brésilienne frappe de ses lettres d’argent la voûte céleste du drapeau auriverde, symbole du fond commun qui réunit tous les Brésiliens au-delà de leurs différences. Mais depuis l’élection ce dimanche 28 octobre de Jair Bolsonaro, ex-parachutiste de l’armée ouvertement nostalgique de la dictature militaire qui contrôla le pays entre 1964 et 1985, c’est le socle et l’essence même de l’identité brésilienne qui sont mis à mal. Raciste, homophobe et misogyne parmi tant d’autres, le nouveau président a déclaré vouloir nettoyer le pays du reste de sa classe politique qu’il veut contraindre à l’exil ou à la prison. Analyse d’une montée profonde de l’extrême droite au sein de la première puissance sud-américaine, ses causes et ses enjeux.

A la suite d’une campagne longue de surprises, coups bas et rebondissement, le Brésil se rendait aux urnes le dimanche 7 octobre pour le premier tour d’une présidentielle plus polarisée que jamais entre gauche honnie, droite divisée et extrême droite montante. Et c’est justement cette dernière qui sort grande victorieuse du scrutin puisque Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l’armée et figure de proue du Parti social libéral (PSL), décroche la première place (46,06% des voix) avec une écrasante avance sur son poursuivant du Parti des Travailleurs (PT) Fernando Haddad (29,24%).
Plus encore que sa première place, c’est surtout son score qui surprend : si il était tout de même donné deuxième de la course, il n’avoisinait que les 31% dans les derniers sondages d’opinion, soit une progression de plus d’un tiers de son score attendu. La cause principale d’une telle différence est sensiblement la même que lors de la présidentielle américaine de 2016 : une sorte de vote « utile » anti-pétiste (contre le PT) s’est mis en place, les électeurs ayant ainsi voté pour le candidat qui était le plus à même de battre le parti au pouvoir depuis 13 ans. De plus, un nombre non négligeable d’indécis de dernière minute a également contribué à faire pencher la balance.

« Si ton fils commence à devenir gay, il faut le frapper, il changera de comportement » (interrogé sur l’homosexualité, 2010)

Entre volonté de changement coûte que coûte et peur de la catastrophe que représenterait l’élection de l’extrême droite, la société brésilienne s’est encore polarisée d’avantage entre les deux tours et a connu une nouvelle poussée de violence. C’est excessivement tendus et à fleur de peau que les Brésiliens se sont rendus aux urnes ce dimanche 28 octobre afin d’élire leur président pour que les quatre années à venir. Et avec 55,13% des suffrages, c’est encore le candidat d’extrême droite qui s’est imposé avec plus que 10% d’avance sur Fernando Haddad (44,87%).
Les déclarations n’ont pas tardé à pleuvoir de toutes parts du pays. Au cours de son discours d’après résultats, le candidat pétiste n’a pas félicité son adversaire mais a expressément demandé à ce que ses « 45 millions d’électeurs soient respectés » ajoutant que « les droits civiques, politiques, du travail et sociaux sont maintenant en jeu. »
De son côté, Jair Bolsonaro a déclaré que son gouvernement « défendra[it] la Constitution, la démocratie, la liberté » avant de préciser que « ceci n’est pas la promesse d’un parti, ni la parole vaine d’un homme, mais c’est un serment devant Dieu » puis d’attiser ses partisans en s’exclamant que « nous ne pouvons plus continuer à flirter avec le socialisme, le communisme et le populisme de gauche. » Un sentiment largement repris par ses différents supporters qui ont rappelé qu’ils représentent « le peuple indigné, exaspéré par la violence et la corruption » et que « le Brésil a été libéré du communisme, du communisme de Cuba et du Venezuela. »
Sur les réseaux sociaux, le footballeur Neymar a affirmé qu’il espérait que « Dieu puisse utiliser [Bolsonaro] pour aider [son] pays » tandis que le nouveau président a expliqué avoir « reçu un appel du président américain » qui l’a félicité pour cette élection « historique. »

L’élection d’un candidat d’extrême droite, excessivement virulent qui plus est, au sein de la plus grande puissance d’Amérique du Sud ne laisse évidemment pas indifférent et pose même question dans un pays très inégal majoritairement pauvre et immigré. Comment peut-on dès lors expliquer une telle percée d’une idéologie pourtant hostile à la majorité des Brésiliens?

Un contexte politique délétère, une justice partiale, des erreurs électorales : les prémisses d’une montée spectaculaire
La vaste opération Lava Jato (lavage express) lancée en 2014 par la police fédérale brésilienne pour corruption et blanchiment d’argent autour de la société pétrolière publique Petrobras (tombée depuis sous les dettes et la faillite) a frappé de plein fouet le Parti des Travailleurs alors au pouvoir ainsi que le Parti progressiste et le Parti du mouvement démocratique brésilien. Cette vaste affaire de corruption écaille fortement l’image du parti de gauche auprès d’un peuple majoritairement pauvre qui se sent floué. Si il remporte encore les élections suivantes, portant à 13 ans (suite à 4 élections successives) leur emprise sur un pays traditionnellement libéral, il est désormais tenu responsable de tous les récents maux nationaux tels que chômage, corruption, insécurité et crise économique.

Jair Bolsonaro, écarté du pouvoir depuis toujours par les différents gouvernements en place, est exempt de tout lien avec cette affaire Petrobras et apparaît pour certains comme l’homme providentiel pour mettre fin à cette ingérence politique globale. Au sein d’un Brésil très divisé entre rejet viscéral du PT et peur de l’extrême droite, son discours sécuritaire de préconisation du port d’arme fait mouche ainsi que sa défense des valeurs traditionnelles et religieuses (88% de la population est chrétienne) et son désir de « nettoyer le pays des élites corrompues« . Si il profite largement de la fragilisation du système représentatif consécutif à l’opération Lava Jato, il parvient également à faire oublier à ses partisans l’implication de l’armée dans diverses affaires de corruption : ainsi, dans un télégramme datant de 1984 récemment rendu public (mais empêché de parution par l’équipe de Bolsonaro), les Etats-Unis s’inquiétaient de plusieurs affaires de détournements de fonds au sein de la dictature militaire tant prôné par le candidat du PSL. De plus, le « miracle économique » de 1970 régulièrement pris en exemple par ses soutiens a également connu pas mal de ratés : les analystes rappellent que la route transamazonienne a massacré la forêt, englouti des milliards de dollars et n’est toujours pas entièrement praticable, un problème qui ne fut découvert qu’une fois les militaires jetés hors du pouvoir en 1985.

« Je préférerais avoir un fils tué dans un accident plutôt qu’homosexuel, il serait déjà mort de toute façon » (en réponse à une journaliste, 2011)

Une fois la campagne d’entre-deux-tours lancée, le candidat anti-système a largement participé à la mise en place de l’idée d’une opposition entre successeur de Lula et anti-Lula de droite pour tenter de cristalliser plus encore le rejet du Parti des Travailleurs. Lorsque le PT prend la défense des minorités pour en atténuer les difficultés, Bolsonaro se proclame ouvertement héros de la majorité pour empocher les élites et classes moyennes du pays. Si l’ex-président Lula prônait une souveraineté économique brésilienne, le nouveau chef d’État y a opposé une ouverture intégrale des marchés.
Une opposition préjudiciable que n’a pas réellement combattu Fernando Haddad dont le manque de réaction doit être pointé du doigt. Sa principale erreur aura été de se fondre dans le rôle de remplaçant, voire de succédané, de Lula dans une continuité de l’ancienne politique pourtant honnie par une grande partie du pays. Il aurait, en premier lieu, dû rappeler que si le PT faisait partie intégrante de l’affaire Petrobras, il n’a, lui, jamais été touché par aucune de ses accusations et que la totalité du parti n’était donc pas à jeter puis s’ériger comme le défenseur de la démocratie contre la barbarie, deux attitudes qu’il n’a pas adoptées. De plus, sa stratégie de se présenter comme le remplaçant de Lula est une erreur d’image puisqu’il ne possède ni le charisme ni l’énergie débordante de son mentor, représentant plus l’intellectuel modéré que l’ex-métallo proche du peuple n’hésitant pas à élever la voix. Dans la suite directe de cette idée, il s’est d’ailleurs montré très peu combattif face à l’avalanche de critiques de ses adversaires (il fut notamment qualifié de « marionnette de Lula » par son adversaire au second tour), ne renvoyant pas une image très dynamique à des Brésiliens déjà pas très enclins à rester dans le giron pétiste.

Le rôle très controversé de la justice brésilienne ne peut pas non plus passer à la trappe puisqu’elle a clairement directement influencé l’élection, au moins le premier tour en tout cas, en trois étapes principales. En condamnant d’abord l’ex-président Lula sur base de convictions hasardeuses et de preuves aussi douteuses que discutables, elle a jeté le discrédit non seulement sur le parti de gauche mais également sur le principal représentant de ses idées et de ses partisans. En refusant ensuite, sous la pression du commandant des forcées armées, le général Villas Boas, la liberté fondamentale d’habeas corpus (liberté de ne pas être emprisonné sans jugement et droit de savoir pourquoi on est arrêté et de quoi on est accusé) demandée par l’ex-président, elle a empêché les futurs électeurs de se rendre compte de la légèreté d’accusation et des abus dont elle avait fait preuve. En retardant enfin autant que faire se peut la prise de décision d’une possible participation de Lula à la course électorale, qu’elle rendra négative un mois seulement avant le premier tour.
De nombreux analystes et commentateurs politiques brésiliens s’insurgent d’un « gouvernement des juges » qui a sciemment et directement exclu du suffrage un candidat crédité à 40% d’intentions de vote, ne laissant en plus que très peu de temps au PT pour se réorganiser autour d’un nouveau candidat et relancer leur campagne électorale. Ils pointent comme large responsable des faits actuels une attitude qui aura offert une ouverture totale à l’extrême droite, lui traçant une voie royale pour le second tour et la victoire finale.

La dernière cause principale du succès de l’extrême droite de Jair Bolsonaro en revient enfin également au peuple brésilien lui-même qui s’est principalement trompé deux fois, lors de ce premier tour mais aussi en 2014 déjà.
Tête de liste du Parti démocratique travailliste (PDT) de centre gauche, Ciro Gomes a échoué à la 3ème place lors du premier tour le 7 octobre en récoltant 12,5% des voix. Une défaite assez nette en comparaison des 29,24% de Fernando Haddad, mais une défaite au goût très salé pour la société brésilienne puisqu’il était le candidat le plus à même de priver Bolsonaro du sacre électoral au second tour. En effet, il aurait été capable de ramener tous les opposants du candidat d’extrême droite dans son giron puisqu’il ne représente pas le spectre pétiste et n’attire ainsi pas le rejet d’une grande partie de la population (notamment celle qui a finalement opté pour Bolsonaro par pur refus du PT), une donnée confirmée par les différents sondages effectués.
Plus ancien cette fois, mais sans doute plus important encore, le mauvais choix électoral lors de la dernière présidentielle. Les multiples scandales de corruption, la sévère crise économique et l’usure progressive de la gauche ont exaspéré un Brésil qui avait besoin de changement. Mais cette année, seul le PSL de Bolsonaro pouvait lui offrir, ce n’était pas le cas il y a quatre ans. Avant de remporter les suffrages et de prendre la succession de Lula à la tête du pays, Dilma Rousseff s’est retrouvée confrontée à Aecio Neves du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) de centre droit au second tour. Si elle avait récolté plus de 8% de votes de plus que son opposant au premier tour, se positionnant comme la grande favorite du suffrage, elle ne s’est finalement imposée que de très peu sur une différence de 3%. Une grande part des analystes brésiliens considèrent que si Aecio Neves avait remporté le mandat, on en serait pas là aujourd’hui puisque le PT aurait déjà été repoussé du pouvoir et que la société brésilienne aurait déjà obtenu le changement dont elle avait besoin.

« Tu ne mériterais même pas que je te viole, tu es trop laide » (attaque violente contre la parlementaire Maria do Rosario, 2014)

Jair Bolsonaro, un personnage entre autocratie poutinienne et esprit trumpien
Député catholique de 63 ans, le nouveau président brésilien est un ancien capitaine de l’armée ouvertement nostalgique de la dictature militaire qui durera 21 ans et favorable au retour de la torture. Grand admirateur de Donald Trump (il est d’ailleurs surnommé le « Trump tropical »), il est principalement connu pour ses déclarations racistes, misogynes et homophobes. Peu à l’aise à l’oral à cause de sa syntaxe approximative et de son cheveu sur la langue, il joue parfaitement de l’impact du numérique en y faisant campagne, entre propagande personnelle, bashing et fake news.

Attendu comme le sauveur de la patrie en danger par ses partisans, il est même surnommé « O mito » (le mythe) par ses fans les plus ardents. Épargné par l’avalanche de scandales de corruption qui ronge le Brésil et qu’il a vivement combattu, il a été forcé de lever le pied en pleine campagne après avoir été poignardé le 6 septembre lors d’un meeting à Juiz de Fora, faisant passer le « mythe » au statut de martyr.
Il est parvenu à convaincre les marchés, bien qu’il ait avoué ne rien comprendre à l’économie, grâce à son gourou économique Paulo Guedes, sorte de Chicago Boy ultra-libéral thatchérien partisan de privatiser tous les services publics, dont il veut faire un « super ministre ». Surfant sur le thème de l’insécurité, il veut faciliter l’accès aux armes pour que « les gens bien » assurent leur auto-défense et donner une « protection juridique » aux policiers faisant usage de leurs armes en service. Très porté sur la communication directe, simpliste et populiste, il a largement participé à la prolifération de fake news concernant ses adversaires sur les réseaux sociaux.
Bien qu’il ait basé la quasi totalité de sa campagne sur la croisade anti-pétiste et anti-corruption qu’il a mené d’une main de fer, sa carrière militaire n’en reste pas moins émaillée d’épisodes d’insubordination. Il a même été accusé dans les années 80′ d’une tentative d’attentat à la bombe pour obtenir une augmentation de solde. Un accroc sérieux pour un homme réputé pour sa capacité à gérer un ordre établi.

« L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer » (concernant la dictature militaire qu’il cite en exemple, 2016)

Friand de phrases chocs comme son idole américaine, il garde tout de même une vision plus globale de la vie politique et compte investir un nouveau système basé sur une gouvernance de l’armée ou une main mise sur la démocratie, dans une ambiance plus proche de la Russie de Vladimir Poutine. De plus, contrairement à Trump, il a déjà une longue carrière politique derrière lui puisqu’il siège à la Chambre des députés depuis 1991. Il s’est malgré tout d’avantage fait connaître pour ses dérapages dans l’hémicycle que pour les projets de loi qu’il a fait approuver, deux seulement en 27 ans.

Nostalgie de la dictature militaire et apologie de la violence : les crainte brésiliennes
Directement visé et touché par la vague conservatrice brésilienne, le PT est tout de même parvenu à limiter les dégâts mais les partis traditionnels de centre droit se sont fait balayer par l’enthousiasme et la radicalité qui s’est emparé des électeurs de Bolsonaro, perdant la grande majorité de leurs soutiens. Le paysage politique auriverde prend désormais une nouvelle orientation, le PSL d’extrême droite rejoignant le PT socialiste comme grand parti national tandis que la droite disparaît presque entièrement : le centre droit s’est vidé de ses électeurs et les « vrais » partis de droite ont été aspiré ou regroupé dans le camp du PSL, seuls les partis de centre gauche ne connaissent presque aucune variation. Face à cette nouvelle réalité politique, le pays craint une uniformisation totale de la droite, pour tenter de survivre, sous Bolsonaro.

« J’ai eu quatre fils, puis j’ai faibli et j’ai engendré une fille » (en réponse à une question concernant sa misogynie, 2017)

Avant d’être choisi par l’ex-parachutiste pour se présenter, le PSL n’était encore qu’un petit parti bien content d’entrer au Parlement pour y jouer ne serait-ce qu’un rôle minime. Mais l’arrivée du nouveau président dans ses rangs l’a véritablement transcendé au point de complètement chambouler le paysage parlementaire, multipliant par six le nombre de ses députés (52) et comptant désormais quatre sénateurs. Cette entrée fracassante est une énorme surprise au pays : les experts ne voyait qu’une faible rénovation du Parlement mais, au final, seuls 46% des députés sont parvenus à se faire réélire au sein d’une institution dont un tiers des membres était impliqué de près ou de loin dans des affaires de scandales.
En plus d’un nouveau soutien des institutions fédérales, Bolsonaro est également parvenu à s’attacher des soutiens puissants : les BBB, lobbys respectivement de l’agro-business (Boeuf), de la libéralisation du port d’arme (Balle) et des Églises évangéliques (Bible), ont affirmé vouloir s’impliquer au maximum pour soutenir le nouvel homme fort du pus grand pays sud-américain.

Dans son futur gouvernement, Jair Bolsonaro a déjà affirmé qu’il compte principalement s’entourer de militaires et confier la politique économique du pays à Paulo Guedes, dans une volonté non dissimulée de privatisation totale. L’héritage militaire du nouveau président a toujours déteint sur sa vie et sa vision des choses, elle semble également avoir touché et séduit un certain nombre de Brésiliens. Dans un pays miné par la violence et l’insécurité et réclamant le retour de l’ordre, les militaires sont redevenus « tendance », certains jeunes (nés sous la démocratie, ils n’ont pas connus l’époque ni les événements et n’en possèdent qu’une vision largement biaisée) s’exclament même que « sous la dictature, les choses étaient organisées. »
Possible mesure phare de son investiture, Bolsonaro a proposé de créer des  »écoles gérées par les militaires » afin de lutter contre « l’endoctrinement » (en en organisant un à son compte à la place donc) tandis que le probable futur ministre des Transports Oswaldo Ferreira vantait récemment « les règles claires, la discipline et la hiérarchie, quelque chose de bien pour la société » de la vie de caserne.
De telles déclarations et une telle prise de pouvoir de l’armée sur la politique et le système national offre une résonance terrifiante pour les Brésiliens qui ont vécu la dictature militaire, effrayés de voir revenir à grand pas une époque qualifiée « [d’]années de plomb ».

Bolsonaro a toujours affiché la volonté de s’imposer comme l’homme de poigne dont le Brésil avait besoin, un comportement qui ne rassure certainement pas la partie de la population la moins aisée, bien consciente qu’elle sera la principale cible de l’extrémiste. De nombreux témoignages abondent dans le même sens : « Bolsonaro est quelqu’un de très agressif, de fou… J’ai très peur. » Même si il a promis d’être « esclave de la Constitution« , nombre d’experts confirment que son élection présente « de gros risques pour la démocratie. » L’ONG Human Rights Watch a d’ailleurs lancé un « appel urgent à protéger » la démocratie brésilienne.
Son discours incendiaire, véritables menaces proférées à ses opposants, proposant une « purge historique » aux « marginaux rouges » à qui il ne laisse le choix que de l’exil ou de la prison est plus qu’alarmant puisqu’il compte éradiquer toute opposition capable de lui nuire ou de recueillir l’approbation d’une grande partie de la population.
Durant la campagne, il n’a pas hésité à faire fuiter de nombreux mensonges pour s’assurer le succès électoral : « Fernando Haddad veut autoriser et promouvoir la pédophilie », « la dictature a amené de l’ordre nécessaire au pays », « les militaires n’ont jamais été mouillées par les corruptions »,…). La vaste campagne de désinformation et de fake news lancée par les soutiens du nouveau président et relayé par celui-ci inaugure une possible et redoutable future main mise sur la presse et l’information.

« Je veux une police civile et militaire qui défende le peuple et tire pour tuer » (discours lors de la campagne présidentielle, 2018)

Pure dictature ou restreintes systémiques, quel futur pour le pays?
Traditionnellement de droite, bien qu’elle ait vécu une exception durant les 13 dernières années, la société brésilienne est conservatrice tout en se croyant progressiste : le pays se veut une démocratie mais est fondamentalement inégal. Ainsi, de temps en temps est élu un président qui devient très populaire auprès des plus pauvres, tels que Getulio Vargas ou Lula plus récemment, mais une partie de l’élite, qui se pense progressiste, a du mal à admettre ce choix de la « populace ». La corporation judiciaire s’auto-attribue alors la mission d’y faire obstacle (comme elle l’a fait avec Lula, en le coulant délibérément), elle pourrait faire pareil avec Bolsonaro. Ces différents éléments éliminent presque totalement la possibilité d’accoucher d’une dictature classique, mais ils n’écartent pas la mise en place d’un régime autoritaire sous forme de démocratie, telle qu’une autocratie comme en Russie (on en parlait plus haut).

Si il devient populaire, Bolsonaro deviendra justement surement une sorte de Poutine tropical (et non pas un Trump tropical comme il a souvent été dénommé), les deux pays rassemblant pas mal de points communs : un territoire très étendu, une population majoritairement pauvre et agricole dirigée par une élite corrompue, une société née d’une « lointaine » fracture d’un régime dictatorial et désireuse de retourner vers un système basé sur l’ordre, un pays divisé très difficile à gérer. Le Brésil pourrait ainsi également devenir une « démocratie limitée », un régime qui organise des semblants d’élections, mais la principale différence avec la Russie reste que la première puissance sud-américaine a su garder une société civile dynamique.
De manière moins globale, les prémisses du gouvernement Bolsonaro mettent en avant une libéralisation totale de l’économie, une moralisation terrible de la société, un mépris généralisé (envers la classe, race, sexualité,…), une violence extrême envers les minorités et une dissidence politique profonde.

« Ces marginaux rouges seront bannis de notre patrie. Soit ils partent, soit ils vont en prison » (concernant les membres du PT et ses opposants politiques, 2018)

Dans cette situation de quasi-dictature, l’appareil judiciaire pourrait jouer le rôle d’un frein constitutionnel : doté de très grands pouvoirs, il est légaliste et libéral sur les questions de moeurs et de morale, contrairement à Bolsonaro. On a vu plus haut avec Lula qu’il peut jouer un contrepoint très important au pouvoir en place duquel il reste indépendant.
Le Parlement sera également l’objet d’âpres discussions afin d’en dégager une majorité : avec plus de 30 partis représentés au Sénat et à la Chambre des députés, le nouveau gouvernement devrait obligatoirement nouer de nombreuses alliances, freinant quelque peu sa marge de manoeuvre. Il faut cependant noter que les BBB, dont il a actuellement le soutien, concernent 300 députés sur les 308 dont il a besoin, ce qui peut lui apporter pas mal de confiance dans ses négociations. Toutefois, si ils ne donnent pas de consignes explicites de vote, laissant ainsi passer la majorité des propositions de lois, ils peuvent virer de bord très facilement, surtout en cas de chute de popularité du chef d’État, qui n’est déjà de base pas très haut cette fois.

Le gouvernement Bolsonaro devra principalement répondre à trois grands défis qui attendent de pied ferme le futur auriverde. Le principal enjeu concernera l’aspect économique et il faudra trouver le moyen de donner un coup de fouet à une économie encore chancelante qui a connu une des pires récessions de son histoire entre 2015 et 2016 et compte près de 13 millions de chômeurs.
La nouvelle investiture devra également faire face à une résistance féroce du Mouvement des Travailleurs sans terre (MST), organisation qui réclame une réforme agraire au profit des petits producteurs. Une opposition d’autant plus dure que le programme officiel du futur président prévoit de qualifier de « terrorisme » les occupations de terre, un des principes d’action de révolte du MST.
L’administration Bolsonaro aura enfin fort à faire avec les conflits ethniques qui l’opposent aux tribus indiennes revendiquant une délimitation plus claire de leurs terres ancestrales, d’autant plus qu’elle a promis durant la campagne de ne pas céder « un centimètre de plus » pour la démarcation des territoires autochtones. À cela s’ajouterai aussi et surtout la problématique de l’écologie et de la protection de la forêt amazonienne que Bolsonaro veut transpercer d’une gigantesque autoroute au service du pouvoir.

Nous avions commencé l’article en parlant du drapeau brésilien, alors pourquoi ne pas le terminer en revenant sur la métaphore de ses symboles? Nous avons déjà éliminé la devise « Ordem e progresso » au sein du chapeau, il nous reste maintenant les couleur verte et jaune ainsi que la voûte céleste à mettre à l’épreuve du nouveau président.
Retirons tout de suite le vert, symbole de la forêt amazonienne, poumon vert de la planète que Bolsonaro veut abattre pour construire son autoroute gouvernementale. Ne gardons pas plus longtemps non plus le jaune, symbole de l’or et de la richesse du pays, que le nouveau gouvernement veut transférer à l’armée pour diriger le pays. On peut enfin également retirer la voûte céleste puisque le ciel brésilien ne cesse de s’obscurcir pour se parer du gris de l’orage approchant. Au final, il ne reste donc plus rien du drapeau brésilien, symbole suprême et identité même du pays, un indice sur le désastre de l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir.

ALVARRO

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