Nationalisme en Bosnie-Herzégovine : vers une implosion redoutée du pays?

Nationalisme en Bosnie-Herzégovine : vers une implosion redoutée du pays?


Née des guerres balkaniques et indépendante depuis 1992, la Bosnie-Herzégovine est l’exemple typique de la complexité des peuples de l’ex-Yougoslavie entre fractures identitaires, désirs d’indépendance et, paradoxalement, volontés d’unification. Au sein du système politique le plus complexe au monde, le peuple bosnien était appelé ce dimanche 7 octobre à renouveler sa classe politique. Malgré la normalisation progressive des relations entre les trois communautés ethniques, l’émergence de candidats de la droite nationaliste plonge le pays dans le doute. Analyse d’un scrutin accueilli par les craintes et l’appréhension de la population.

Réalité nationale et élections
Avant toute chose, commençons par rapport à la fameuse question que beaucoup de monde se pose : les habitants de Bosnie sont-ils des Bosniens ou des Bosniaques? En fait, les deux termes existent bel et bien mais ne représentent pas la même chose : les Bosniens sont les natifs de Bosnie tandis qu’un Bosniaque est un Bosnien de confession musulmane. On dit donc de quelqu’un qu’il est Bosnien si l’on veut parler de sa nationalité.

Ce dimanche 7 octobre donc, les 3,5 millions d’électeurs se rendaient aux urnes, armés de leurs désormais habituel casse-tête, afin d’élire leurs diverses représentants politiques au sein du système politique qualifié de plus complexe au monde. Si l’on a l’habitude de dire que la situation dans les pays de l’ex-Yougoslavie est toujours compliquée, la réalité de la Bosnie-Herzégovine est un euphémisme de complexité : depuis les accords de Dayton, qui mettaient fin aux trois années du conflit intercommunautaire consécutif à l’indépendance du pays en 1992 qui vit tomber 100 000 âmes, l’ex-État satellite croate fut redessiné selon des lignes identitaires claires. En résulte un pays regroupant trois peuplades ethniques différentes : les Croates (catholiques, ils représentent 15% de la population), les Bosniaques (musulmans, ils regroupent la moitié des Bosniens) et les Serbes (orthodoxes, ils représentent 1/3 de la population) répartis sous la tutelle de la Republika Srpska (République serbe) et de la Fédération croato-bosniaque.
La Bosnie est composée d’un État central faible incarné par une présidence collégiale (un président par groupe communautaire) et des deux entités fédérées citées juste plus haut qui possèdent une très grande autonomie. Par ordre de comparaison, la présidence est compétente en termes de politiques étrangères et de Défense là où les deux Régions gèrent, entre autres, la police, l’éducation ou la politique économique.

Lors du scrutin de ce dimanche, les électeurs bosniens devaient ainsi élire leur présidence tripartite, la Chambre des députés, le Parlement de la Fédération croato-bosniaque, le président et vice-président de la République serbe et l’Assemblée des dix cantons de la Fédération croato-bosniaque, rien que ça. Fait cocasse voire absurde, la Bosnie-Herzégovine possède plus de représentants politiques que des pays comme le Brésil, l’Allemagne ou la Russie.
Côté serbe, le candidat de la droite nationale et président actuel de la Republika Srpska depuis 2006 Milan Dodik, donné largement favori, a tenu son rang pour s’imposer avec la majorité des voix contre le centriste Mladen Ivanic, son principal adversaire. Les Bosniaques ont élu le conservateur Sefik Dzaferovic, membre du parti leader bosniaque SDA, tandis que le social-démocrate Zeljko Komsic remportait le scrutin croate face à Dragan Covic, tête de parti de la droite nationale HDZ.

État d’esprit bosnien
La veille du scrutin, la résiliation et le fatalisme planaient sur la grande majorité des Bosniens, peu importe leur appartenance ethnique, usés par la pauvreté et la corruption. Le peu d’enthousiasme qui leur restait s’est également effondré lors de la mise en place des différentes stratégies électorales, les politiques ayant encore joué sur les vieux réflexes identitaires.

L’idée générale qui circule au sein de la population relève qu’il serait peut-être enfin temps d’apporter une nouvelle vision, les trois grandes communautés nationales continuant perpétuellement leur stratégie identique depuis plus de 15 ans de ne gouverner que pour leur camp et pas en commun au service d’une Bosnie rassemblée et plus forte. Les habitants (et acteurs politiques extérieurs) pensaient semble-t-il naïvement que ces fractures se résorberaient avec le temps mais le constat démontre qu’il n’en est rien, malgré de nombreux germes au sein d’une partie de la jeunesse bosnienne.
Lassés par les mêmes histoires, les messages guerriers et l’impossibilité de vivre ensemble, la plupart des jeunes voient leur avenir en dehors d’un pays dont le revenu moyen par habitant s’élève à 430€. Les hauts taux d’alphabétisation, d’éducation et d’espérance de vie du pays ne parviennent pas à faire oublier aux Bosniens le chômage qui concernerait actuellement de 20% à 1/3 des habitants.

Révélateur de l’état d’esprit national et même régional, l’art bosnien abonde dans ce sens puisque Helem Nejse, le plus grand groupe de hip-hop du pays et originaire de la capitale Sarajevo, a sorti la veille des élections un nouveau clip intitulé Smetljiste Historije dont le clip et les paroles emboîtent le pas de la jeunesse bosnienne. On y voit un père coucher ses deux enfants avant de fuir le pays durant la nuit pour finalement rejoindre l’Allemagne. Pierre angulaire du (vrai!) univers hip-hop, le texte aborde la politique nationale (thème habituel du groupe revendicateur) selon le prisme de l’état d’esprit de sa population : « Vous avez mené les guerres, maintenant vous menez la paix », « Depuis plus de vingt ans vous oeuvrez pour diviser », « Vous m’ecoeurez dans les trois langues : le bosniaque, le croate et le serbe »,…

La peur et les raisons d’espérer
La victoire électorale de Milan Dodik et son entrée à la présidence tripartite secoue quelque peu non seulement la population mais également le pays entier tant le vainqueur serbe joue du nationalisme et de l’identitaire. Expliquant ne vouloir oeuvrer que dans le seul intérêt de la Republika Srpska, il avait déjà auparavant évoqué la mise en place d’un possible référendum d’indépendance de la section serbe de Bosnie. À peine élu, il a exigé le départ du Haut représentant de la communauté internationale (censé garantir la paix et la sécurité dans le pays) et des membres étrangers de la Cour constitutionnelle qu’il qualifie d’obstacles à la grandeur serbe avant d’ajouter qu’il s’assurerait « un soutien par [ses] contacts diplomatiques » (et notamment la Russie de Vladimir Poutine qu’il a rencontré durant la campagne). Décrit comme extrêmement autoritaire, il vient de la guerre et entretient également la négation des crimes commis, notamment le massacre de Srebrenica de 8000 Bosniaques par l’Armée serbe de Bosnie qui avait été reconnu par le pouvoir avant que Dodik ne fasse annuler le texte. Suite à sa victoire électorale, il va désormais co-présider un pays qu’il a qualifié de « pays raté » qui n’est, à ses yeux, « pas un État », un magnifique espoir pour l’unité du pays tant réclamée…

Si les Serbes représentent une communauté à part entière en Bosnie, ce n’est pas le cas des Croates ni des Bosniaques qui sont réunis sous le même pavillon, celui de la Fédération croato-bosniaque. Mais cette fédération commune, a priori handicapante pour leurs libertés propres, peut se transformer en levier de pouvoir lorsqu’elle est utilisée à bon escient, et ce fut le cas cette fois. Le regroupement en une seule entité fédérée permet aux Croates et aux Bosniaques d’élire les deux représentants de l’entité et non pas juste celui de leur identité, une possibilité qui peut ainsi accoucher d’un pont commun entre les deux ou éviter l’émergence d’une radicalisation identitaire.
Si la majorité des candidats bosniaques proposaient une vision plutôt conservatrice, ce n’était pas le cas côté croate puisque le principal favori Dragan Covic représentait la droite nationaliste, une menace potentielle pour l’unité du pays. Usants de leur pouvoir électoral, les Bosniaques se sont ainsi rassemblés pour bloquer le candidat du HDZ au profit du social-démocrate Zeljko Komsic considéré comme le « héros d’une Bosnie citoyenne dépassant les clivages identitaires.« 
Cette prise de position démocratique ne semble pourtant pas du tout satisfaire le perdant au change puisqu’il a dénoncé le fait que « les Bosniaques ne peuvent légitimement pas choisir les élus croates, il s’agit d’un recul [politique] » avant d’affirmer que la victoire de Komsic » risque d’entraîner une crise inédite en Bosnie.« De plus, sa défaite n’entame pas la détermination du parti à promouvoir une séparation des Bosniaques, et la victoire du HDZ aux élections parlementaires leur offre certains atouts.


À ces constats quelques peu alarmants d’un président serbe nationaliste déterminé à se concentrer sur ses propres électeurs quitte à mener le pays à la scission et d’une opposition croate prête à tout pour bloquer l’avancée d’une réunion des identités tant prônée par la jeunesse bosnienne, il faut néanmoins contrebalancer la réticence du système en lui-même à un tel grand écart politique.
Milan Dodik aura beau se montrer autant déterminé qu’il veut, il pourra faire obstruction sur certains sujets mais la présidence n’a qu’un pouvoir limité (d’autant plus qu’elle est partagée en trois hommes). Il pourra bloquer mais pas imposer ses idées ni ses décisions, les experts s’accordant sur le fait qu’il ne peut désormais plus la jouer solo. La véritable question de son mandat sera justement sa capacité à jouer en équipe car sa réputation d’homme peu enclin au compromis ne l’y prédispose pas vraiment. Sans ça, sa présidence s’annonce déjà comme une longue traversée du désert pour son programme serbo-centré.

L’élection du social-démocrate Zeljko Komsic ravit la jeunesse croate, et plus encore le peuple bosniaque qui a amplement participé au scrutin, mais la droite nationaliste croate de l’HDZ, défaite malgré son statut de favorite (largement majoritaire au sein des foyers ayant vécu la guerre intercommunautaire), a promis un acharnement sans fin au Parlement. Décidés à faire la misère à celui qui leur a ravi la tête, ils comptent toujours promouvoir la séparation des communautés croates et bosniaques. Mais les analystes politiques bosniens tendent toutefois à l’optimisme, rappelant que lorsqu’il s’agit du pouvoir « les politiciens bosniens sont beaucoup plus disposés aux compromis qu’on ne peut initialement le penser […] les anathèmes d’aujourd’hui se transforment en alliances demain. » Il faut cependant noter qu’il faudra sans doute de longs mois de discussions avant de parvenir à un accord définitif, le pays n’en a donc pas encore fini des tractations, des discours conservateurs et rassembleurs d’un côté ni des menaces identitaires et nationalistes de l’autre.


Aux angoisses nées de la nomination du nationaliste radical serbe Milan Dodik à la présidence tripartite et du rôle parlementaire fort que joueront les membres du HDZ, doivent répondre la complexité du système politique bosnien qui empêche une poignée d’individus de diriger le pays selon leur propre volonté, les multiples niveaux de pouvoir multipliant les intermédiaires et les freins possibles à l’oligarchie. Le front commun mené conjointement aux Croates par les Bosniaques a permis la mise en place d’un barrage au droitiste Dragan Covic au profit d’un Zlejko Komsic plus unitaire et le faible pouvoir dont joui la présidence adoucira sensiblement les velléités dodikiennes.
Dans un pays marqué par les différences entre communautés, la nouvelle génération bosnienne semble enfin capable de faire fi du passé douloureux et des politiques sectaires et séparatistes. À l’heure où les tensions entre Serbes et Kosovars tendent lentement à s’aplanir et que la Macédoine se rapproche d’un accord avec son voisin grec, la jeunesse du pays paraît paradoxalement plus consciente qu’une partie de sa classe politique de l’importance d’une Bosnie forte et unie oeuvrant vers un unique horizon. L’enjeu du pouvoir en place pour les quatre prochaines années sera de trouver le juste équilibre entre une partie de son discours nationaliste et la volonté tangente d’unification tant réclamée par sa population, la majorité au sein de la présidence collégiale de membres plus démocrates (2 sur 3) faisant plutôt pencher la balance vers la deuxième solution.
Quoiqu’il en soit, l’implosion du pays tant redoutée par une grande partie des Bosniens au soir de l’élection du radical Milan Dodik n’aura pas lieu mais le peuple devra sans doute s’attendre à une politique à deux volets : une centralisation du pays et des trois communautés autour d’un objectif commun d’un côté, et un durcissement de la définition nationale de l’autre.

ALVARRO

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