Humeur idéologique en Amérique latine

Humeur idéologique en Amérique latine


Dominante lors des 15 premières années du 21ème siècle, la gauche latino-américaine subissait deux revers notables en 2015 : à la présidentielle argentine et aux législatives vénézuéliennes. Un recul et une tendance qui se confirmaient en Bolivie (référendum constitutionnel), au Chili (municipales) et au Brésil (municipales et destitution de Dilma Roussef) en 2016 et à peine un an plus tard en Argentine (législatives) et au Chili à nouveau (présidentielles). La gauche portait toutefois un contre-coup à cette montée de la droite en 2016 au Nicaragua (présidentielles et législatives) et en 2017 en Equateur (présidentielles et législatives), au Venezuela (régionales, municipales, Assemblée nationale) et une nouvelle fois au Nicaragua (municipales).

Cette alternance de résultats électoraux résultent en une bataille de chiffonniers entre les deux camps : la droite crie à la fraude électorale au Nicaragua, en Equateur et au Venezuela, là où la gauche s’insurge contre l’éviction polémique de Dilma Rousseff à la tête du Brésil au profit du conservateur Michel Temer et la réélection à la fois douteuse et anticonstitutionnelle du conservateur Juan Orlando Hernandez au Honduras, les qualifiant de coups d’Etat.

Quoiqu’en disent les deux camps, il faut admettre que l’Amérique latine demeure un champ de bataille idéologique non résolu où ni néolibéraux ni gauche social-démocrate ou radicale n’ont pu porter l’estocade à leur adversaire.

Costa Rica
Deux candidats opposés portant le même nom de famille, c’est assez rare pour être souligné et une certitude émanait des élections costariciennes, la consécration d’un Alvarado à la tête du Costa Rica. Il fallait encore savoir lequel mais la question fut vite réglée, le candidat du centre-gauche de 38 ans Carlos Alvarado raflant la mise avec un peu plus de 60% des voix.
Considéré comme l’un des pays les plus progressistes d’Amérique latine (le taux d’alphabétisation atteint 97,5% et l’investissement dans l’éducation représente plus de 7% du PIB) et réputé pour son respect de la nature, le Costa Rica s’est mobilisé en masse pour élire leur nouveau président avec un taux de 66,46% de participation.

Un tel engouement s’explique sans doute par l’enjeu du scrutin. C’est en effet la première fois dans l’histoire du pays qu’une élection polarise autant la société sur les questions de religion et de Droits de l’homme, les deux candidats partageant peut-être le même nom mais pas du tout les mêmes visions sociétales : si le président élu s’est montré favorable à une intervention plus importante de l’Etat dans l’économie et s’est depuis toujours affiché favorable au mariage gay, son adversaire, le pasteur évangéliste et vedette de musique chrétienne Fabricio Alvarado, s’est fermement opposé à l’union de deux personnes du même sexe.

Guidée par la volonté d’unir un pays dont les points de vues sont encore fort diversifiés, la course à la présidence a vu se créer un respect mutuel entre les candidats malgré leurs visions diamétralement opposées en termes de moeurs ou de mesures concrètes. Au terme des résultats, le second a d’ailleurs promis d’aider son adversaire à « résoudre les problèmes » d’un pays aux prises avec encore trop d’inégalités sociales et économiques. La principale mesure du nouveau président est d’ailleurs d’offrir plus d’opportunités aux régions plus en difficultés.


Mexique
Après deux défaites finales consécutives en 2006 et 2012, AMLO, éternel aspirant de gauche et une nouvelle fois donné favori par les sondages, accède enfin à la tête du pays avec une approbation record (plus de 53% des votes). L’inquiétude des milieux économiques mexicains et le soutien indéfectible de son voisin Donald Trump l’ont érigé comme le seul rempart possible au protectionnisme économique américain (les bonnes relations que les deux hommes entretiennent rassurent la population qui vit sous la tension du discours anti-immigration du président américain, de son entêtement à construire un mur frontalier) tandis que les inégalités sociales, la corruption et une insécurité en hausse ont fait grimper la cote de popularité du nouveau président mexicain, figure espérée d’un changement profond du pays.
Baptisée « Ensemble nous ferons l’histoire », la coalition du nouveau président s’est même offerte la majorité lors de toutes les élections, s’adjugeant les presque pleins pouvoirs.

Décidé à chasser « la mafia au pouvoir », il a capitalisé sur l’exaspération générale et s’est présenté comme le candidat anti-système, promettant « des changements profonds, sans dictature et de manière pacifique » comme la transformation de l’habituelle résidence présidentielle de Los Pinos en centre culturel pour « déhanter » le lieu du pouvoir corrompu (il restera vivre dans son appartement). Son programme avance l’augmentation du salaire minimum, l’arrêt de la hausse du prix de l’essence et la réduction de moitié du salaire des hauts fonctionnaires pour éviter la dualité d’un gouvernement riche et d’un peuple pauvre (2/3 des richesses du pays sont aux mains de 10% de la population).
Ambigu et évasif sur l’avortement et le mariage homosexuel, il représente une gauche plus nationaliste que progressiste : très peu porté sur l’international, il prône le même patriotisme que Donald Trump et compte relancer l’agriculture et l’industrie nationale et propose de construire de nouvelles raffineries pour éviter d’importer de l’essence.

Son sacre constitue une première pour un régime de gauche sur le sol mexicain pour une législature de 6 ans, à la frontière d’un voisin qui durcit son glissement vers la droite radicale. La nomination à la tête de la deuxième puissance d’Amérique latine d’un candidat dont le radicalisme initial s’est graduellement rapproché de la social-démocratie remet quelque peu en question la théorie d’un changement de cycle politique régional au profit de la droite néolibérale.

Paraguay
Considéré par une partie de la population comme le « fils de la dictature », le libéral Mario « Marito » Abdo Benitez a réussi son pari de surmonter les fantômes du passé pour s’offrir la présidence paraguayenne avec 46,49% des voix (65% de participation). Fils du secrétaire personnel du dictateur Alfredo Stroessner, il refuse d’être assimilé aux années de plomb et se propose de « panser les blessures du passé pour affronter les défis du futur », un discours qui a su trouver son échos au sein d’une population dont 43% de l’électorat n’a pas connu la dictature d’autrefois.

Représentant la partie la plus conservatrice du parti de droite Colorado, il a promis de réformer la justice afin d’en combattre la corruption, principal fléau du pays, et s’est porté garant de la continuité des politiques libérales qui ont permis une croissance d’environ 4% par an, boostée par le boom du soja.
Soutenu par l’Eglise catholique et opposé à l’avortement (mesure strictement interdite au pays), il se déclare pourtant candidat de l’unicité du Paraguay et a déclaré après sa victoire que « la démocrate s’est renforcée et a fait un pas en avant pour un Paraguay uni et réconcilié. »

Son défi politique s’annonce encore malgré tout de taille car la stabilité économique du pays, les impôts très bas et la main d’oeuvre bon marché attirent les investisseurs continentaux comme européennes mais ne parviennent pas à faire oublier l’extrême pauvreté qui frappe durement la population dont on estime qu’un tiers des 7 millions d’habitants serait touché.


Venezuela
Avancée pour favoriser le chavisme et prendre de court une opposition de plus en plus menaçante, l’élection présidentielle vénézuélienne n’a souffert d’aucune surprise, reconduisant le président chaviste Nicolas Maduro pour six années supplémentaires au plus haut niveau du pays, et cela peu après ses trois victoires électorales consécutives (Assemblée constituante, régionales et municipales). Successeur d’Hugo Chavez en 2013 et formé idéologiquement à Cuba, l’ex-chauffeur de bus a été reconduit avec 67,7% des voix mais la plus faible participation de l’histoire (à peine 48%) et les rumeurs de fraudes et de pressions sur les électeurs doivent tempérer et relativiser cette consécration.

Une victoire prévue mais tout de même surprenante lorsque l’on sait que 75% des Vénézuéliens désapprouvent sa gestion qui a menée le pays au bord de l’implosion. En plein marasme économique et social (inflation hors de contrôle, pénuries alimentaires chroniques, système de santé en ruines, secteur pétrolier vital représentant 96% des ressources du pays en déliquescence), Nicolas Maduro a tenté de mettre en place des mesures importantes et radicales pour conserver une population obnubilée par la survie quotidienne (s’alimenter, se soigner, se déplacer) qui ne cesse de fuir le pays au travers d’un exode massif principalement vers le voisin colombien et le Pérou.
L’une des principales raisons de l’hyperinflation qui décime le pays provient de la baisse de production nationale liée à une corruption sans précédent, bien que le président nie les faits et assure la fin de la « guerre économique » en expliquant que les difficultés d’approvisionnement sont le fait de sabotage et non du gouvernement. Mais malgré ses promesses, il n’a pu empêcher le PIB de fondre de 45% en à peine 5 ans, et le FMI prévoit encore une contraction de 18% en 2018, une situation devenue intenable.

Mais les échecs retentissants et successifs des partis d’opposition ont sans doute ramené vers le camp chaviste une population alors au bord de la révolte : en 2015, on proclamait le triomphe électoral aux législatives de la Table de l’unité démocratique (MUD) qui fédérait les partis d’opposition, mais l’échec tonitruant de la contestation violente dans la rue sur laquelle l’opposition tablait n’aura finalement pas fait le poids malgré les accusations de répressions et de fraudes électorales, n’apportant pas assez de garanties pour la population. Il faut dire qu’après 19 ans de gouvernance à gauche, le régime a mis le paquet pour éviter une alternance en promettant indirectement un bon d’achat d’1,5 million de bolivars, soit plus du salaire minimum, à tous ceux qui voteraient pour le président sortant.

Abattues voire résignées, certaines personnalités de la MUD misent désormais ouvertement sur des sanctions économiques internationales (les USA, l’Union Européenne et de nombreux pays voisins n’ont pas reconnu les résultats électoraux avant de qualifier de dictature le régime de Maduro) pour faire tomber le régime chaviste en proie aux pénuries et au risque de banqueroute. Une décision d’autant plus attendue que la coalition d’opposition a été exclue du processus électoral (et donc dissoute) par le Tribunal suprême de justice, favorisant encore le président sortant.

Colombie
Longtemps indécise, la course à la présidence colombienne, animée par de nombreuses coalitions et alliances pour dégager un favori, a finalement accouchée d’une victoire de la droite dure autour de la figure d’Ivan Duque, jeune politicien proche de l’ex-président Alvaro Uribe. Déjà implantée à droite sous la présidence du conservateur Juan Manuel Santos, la gouvernance colombienne se radicalise malgré l’enthousiasme frénétique des partisans du socialiste Gustavo Petro, considéré comme le Bernie Sanders de Bogota et comme tentation sérieuse de mettre fin à plus de soixante ans de gouvernance à droite.

L’accord de paix tant attendu avec les Farcs signé en 2016 n’a finalement pas eu les effets escomptés et malgré une économie florissante la cote de popularité de l’ex-président Santos n’a cessé de chuter au point de se voir taxé d’avoir livré le pays « castro-chavisme » (le terme est justement choisi tant la situation vénézuélienne glace le sang de la population colombienne).
Candidat du Centre Démocratique, qui promettait de « déchirer en mille morceaux l’accord de paix », le nouveau président tente depuis plusieurs semaines de nuancer les propos de son parti mais la volonté d’une révision de l’accord reste forte et ferme dans la bouche du chef de l’Etat qui a expliqué vouloir mettre en place des « corrections » afin de le rendre « plus équilibré ». Cet aplanissement du discours n’est pas anodin : Duque sait qu’en remettant l’accord en cause de manière trop radicale il prendrait le risque de faire renaître les Farcs (transformés depuis en parti politique) de leurs cendres et de faire replonger le pays dans de graves incertitudes.

Frontalement opposé au castro-chavisme dont il condamne la concentration des pouvoirs, le nouveau président a déclaré, à propos de son programme, vouloir lutter contre la corruption et le clientélisme qui gangrène la société. Pourtant, plusieurs de ses soutiens sont embourbés dans des démêlés judiciaires ou scandales politiques et la fameuse concentration des pouvoirs tant détestée se retrouve paradoxalement chez les uribistes qui trustent la plupart des postes clés du pays.
Après sa victoire électorale, il a rappelé que les priorités du gouvernement sont « la sécurité, la justice et l’incitation aux investissements privés ». Il vise également l’éradication de nouveaux privilèges fiscaux pour les multinationales.

Inexpérimenté voire novice dans le domaine politique, le jeune président est un véritable paradoxe politique (très jeune et inconnu il y a encore 4 ans, il va représenter la vieille droite extrémiste colombienne) et aura forte affaire face à une opposition rodée dont la tête de gondole, Gustavo Petro, tentera à tout prix de limiter les décisions d’une droite radicale dont une partie importante de la population n’a pas forcément voulu.

Conclusion
Si les dernières tendances politiques sud-américaines suggérait la montée d’une droite réformatrice voire radicale au profit d’une décadente politique de gauche embourbée dans la corruption et les scandales politiques, force est de constater que le mouvement socialiste n’a pas dit son dernier mot et que les peuples latinos-américains ne semblent pas encore totalement prêt à entamer un véritable virage à droite.

La première victoire de l’histoire de la gauche mexicaine sur une législature de 6 ans lors de la troisième tentative d’un AMLO motivé est le principal pied de nez électoral à cette rumeur idéologique puisqu’elle consacre un gouvernement socialiste au sein d’un pays traditionnellement libéral. Deuxième victoire dans les urnes de la gauche latino-américaine, l’élection du jeune socialiste Carlos Alvarado sur son homonyme pasteur Fabricio abonde dans le même sens et ne souffre d’aucune contestation au vu des résultats. La popularité dont jouit encore l’ex-président brésilien Lula, bien qu’emprisonné, témoigne également de cette résistance de la gauche, au coeur de la première puissance sud-américaine.
Si les faits diffèrent en Colombie où le pays a porté à la présidence un candidat de la droite radicale, ils restent toutefois à nuancer. Ivan Duque n’a jamais fait l’unanimité au sein d’une course à la présidence qui demeura indécise jusqu’au bout tant l’électorat se sera montré divisé. De plus, il faut souligner que si son parti a toujours clairement clamé la révision de l’accord avec les Farcs, le nouveau président élu a du largement en nuancer les propos pour accéder à la tête du pays, preuve d’une certaine réticence de la part d’une partie de la population à voter pour l’héritier d’Alvaro Uribe. Surfant sur le rejet de plus en plus viscéral de la corruption étatique de la part de la population, le Paraguay a opté pour un mandat à droite en érigeant le « fils de la dictature » Mario Benitez à la tête du pays. Cette fois, le scrutin semble bien plus représenter les volontés du peuple qui s’est déplacé en masse pour soutenir le programme libéral dans l’espoir de faire reculer une pauvreté de plus en plus importante au sein de la société.
Le cas vénézuélien quant à lui doit être mis à part tant ses conditions d’électorat sont complexes et opaques. Le très faible taux de participation témoigne d’un ras-le-bol d’une population au bord du gouffre et complètement désemparée. Se sentant abandonnés par le pouvoir, les Vénézuéliens ne semblent plus trop croire au chavisme mais semblent résignés à l’idée de réussir à faire tomber un système solidement ancré dans les rennes du pouvoir. De plus, le soudoiement (par l’assurance de recevoir des vivres) et le menace du gouvernement en ont fait plié plus d’un, tandis qu’une grande partie des habitants fuient le pays pour survivre. Fondé sur des idéaux de gauche, le chavisme s’est petit à petit transformé en dictature sous Nicolas Maduro qui aura usé de tous les moyens pour se maintenir au pouvoir, pas vraiment une représentation de la tendance politique générale latino-américaine. Dans le même ordre d’idée, la succession des Castro à Cuba a accouché d’un scénario plus que prévisible tant le régime a la main mise sur le pays. Mais il ne faut toutefois pas voir le castrisme sous le seul prisme du cliché dictatorial : les Cubains considèrent bien qu’il ne répond plus, sous sa forme traditionnelle, aux problématiques actuelles mais ils n’en remettent pas le fond en cause et ne veulent pas changer de régime. Ainsi, si son fonctionnement se montre relativement obsolète et ne parvient plus à répondre aux attentes de sa population, la nomination de Miguel Diaz-Canel à la tête du parti unique relève de la volonté du pouvoir de s’actualiser et s’adapter aux nouveaux enjeux.

La fameuse déviance à droite de l’Amérique latine ne peut dès lors pas se confirmer au vu des récents résultats électoraux continentaux mais une tendance nette se détache de l’ensemble de ces pays, la volonté drastique de lutter contre une corruption étatique pandémique qui ravage la société toute entière. Les réponses apportées varient selon les pays mais, qu’ils placent leur confiance dans une réforme de gauche ou dans une révision par la droite, l’objectif général de toutes ses populations est d’en finir avec un clientélisme et une proximité trop importante des trois pouvoirs de plus en plus oppressants.
D’un pur point de vue extérieur et en prenant du recul sur la situation générale des différentes politiques latinos-américaines ces 5 dernières années, le fait est qu’il n’existe aucune tendance générale dans la balance politique gauche-droite sur le continent tant les situations diffèrent selon les pays et périodes électorales. On remarque bien plus volontiers une réelle fluctuation du curseur politique entre une gauche plus réformatrice et une droite plus conservatrice mais aucune ne semble vraiment prendre l’ascendant sur l’autre et la situation actuelle ne permet pas de dégager un état des faits définitif.

Pas encore tout à fait décidée, l’Amérique latine hésite encore entre deux pôles politiques qui n’ont jamais réellement su combler ses attentes, et ce questionnement semble parti pour continuer encore un bout de temps.

ALVARRO

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