Succession des Castro : quel futur pour Cuba?

Succession des Castro : quel futur pour Cuba?

Ce jeudi 19 avril, l’Assemblée nationale de Cuba, élue en mars et dont les membres sont tous issus du Parti communiste ou de ses satellites, a désigné Miguel Díaz-Canel, le seul candidat à l’élection, comme successeur de Raúl Castro au poste de président du Conseil d’État cubain pour un mandat de 5 ans. Cette passation de pouvoir signifie que, pour la première fois depuis la Révolution cubaine de 1959, l’île des Caraïbes ne sera pas dirigée par un Castro. La famille ne perd cependant pas totalement le pouvoir, Raúl prenant la tête du Parti communiste.
Ce tournant politique important revêt-il dès lors plus une valeur symbolique qu’une réelle possibilité de changement de la société? Coup d’œil sur les réalités politiques et économiques cubaines et les enjeux futurs du pays.

De leaders charismatiques à chef d’État discret : une rupture d’image
C’était un secret de polichinelle : Miguel Díaz-Canel, poulain de la famille Castro, était le successeur tout désigné du régime. Les faits se sont vérifiés. Présenté comme pragmatique, discret et facile d’approche, son âge, son style et ses goûts semblent éloignés de la fratrie Castro. Fini les moustaches, fini la barbe, fini le kaki, l’homme n’est pas un militaire comme ses prédécesseurs (ce qui pourrait aussi constituer un problème tant l’armée est présente dans l’économie).
Universitaire, il est plus proche de la fibre socioculturelle. En témoigne notamment son soutien au projet
El Mejunje (« la mixture »), un centre multifacette et antidogmatique alors fréquenté par les gays (lorsqu’ils étaient encore poursuivis par le pouvoir) et proposant des concerts de rock (forme de musique historiquement décriée par le pouvoir soviétique). On notera également sa défense du libre accès à Internet, qui pourrait pourtant desservir les intérêts du régime.
Miguel Díaz-Canel reste cependant un pur produit du régime : né 2 ans après la Révolution cubaine, il n’a jamais connu un Cuba non communiste (comme 8 Cubains sur 10 au demeurant). Avant d’entrer en politique, il occupera d’ailleurs déjà une position au plus proche du pouvoir puisqu’il sera quelque temps garde du corps de Raúl Castro.

Sa trajectoire politique est parfaite car il est resté dans l’ombre pour grandir, contrairement à d’autres politiciens de sa génération qui ont provoqué leur chute en tentant de forcer leur ascension.
Après un service militaire de trois ans, il participe à une « mission internationale » au Nicaragua où il sert d’agent de liaison.
Il entre en politique en 1993 et devient gouverneur de sa province en 1994. Parallèlement à cela, on assiste à l’effondrement de l’URSS, qui entraînera une grave crise économique à Cuba. Pour partager les conséquences de la pénurie de pétrole, on voit alors régulièrement le gouverneur se rendre en vélo à son travail.
Il prend en 2003 la tête de la province d’Holguin, la troisième plus importante du pays en terme de population. Il découvre ainsi le contact direct avec l’industrie touristique, poumon économique du pays.
En 2009, il est désigné ministre de l’Éducation par Raúl Castro jusqu’en 2012, avant d’être promu vice-premier ministre l’année suivante.

Une transition politique devenue nécessaire
Son arrivée au pouvoir, c’est la sortie de l’ère des révolutionnaires qui, en 1959, ont bouté les exploiteurs nationaux et impérialistes hors du pays, avant de mettre en place leur propre dictature. D’ailleurs, le jour de l’investiture de Díaz-Canel n’a pas été laissé au hasard : il s’agit du 57ème anniversaire de la victoire de la baie des Cochons (Playa Giron). Des exilés cubains soutenus par les États-Unis y avaient lancé une tentative d’invasion militaire pour renverser le jeune pouvoir de Fidel Castro.
Mais pour la population, si changement il y a, il ne sera que symbolique. À Cuba, on considère que rien ne va réellement changer, il s’agit surtout d’une anticipation du régime : Raúl Castro se fait vieux et sa mort au pouvoir provoquerait un risque de déstabilisation du pays. Cette période instable permettrait l’émergence de nombreux tumultes de la part de l’opposition et pourrait être un danger pour le régime communiste en place. Pour éviter ce danger, le pouvoir placerait donc son successeur avant qu’il n’en soit contraint.

Quoi qu’il en soit, les faits démontrent un changement de génération et il semble poindre une volonté de la part du pouvoir de laisser la place aux « jeunes » : la génération historique ayant fait la Révolution se retire pour laisser aux commandes les nouvelles générations qui devront apporter les réponses efficaces aux défis actuels tout en préservant les acquis de leurs aînés.
Ce sentiment de nécessité de modifications, ou plutôt d’améliorations, du régime se retrouvent également du côté de la population. Si elle veut préserver le modèle de société, notamment autour des notions de souveraineté nationale et du caractère universel et gratuit de l’éducation, de la santé et de la culture, elle revendique cependant des ajustements : la résolution des difficultés matérielles, la réduction de la dépendance en termes de matières premières alimentaires, ou encore l’augmentation des salaires (les Cubains gagnent très rarement plus de 25€/mois).

La marge de manœuvre et de contestation reste infime malgré tout, le Parti communiste étant le seul autorisé sur l’île. Le problème de l’opposition politique cubaine, en plus de ne pas être reconnue comme légale par l’État, est principalement éthique : son association avec les États-Unis, qui financent la dissidence cubaine, ne passe pas. On peut parler de suicide politique car la population refuse de soutenir une collaboration avec l’ennemi qui opprime le pays depuis plus d’un demi-siècle, en référence à l’embargo américain mis en place en 1962.
Malgré cet embargo étouffant, le pays a réussi à créer une élite technique et médicale (aucun autre pays n’a été capable de former un tel capital humain) qui représente, devant le tourisme, la première ressource économique du pays. Cette élite vient en aide aux pays du Tiers-monde dans le besoin en termes de santé, d’éducation ou d’assistance technique. Au niveau international, Cuba s’était trouvé, au lendemain de l’effondrement de son principal support soviétique, un allié solide avec le Venezuela.
Depuis, le pays a élargi son réseau de collaboration dans lequel on retrouve notamment la Chine, le Canada, la Russie et l’Union Européenne.

Des défis futurs importants
Raúl Castro a entamé un large programme de réformes visant à soulager le pays et l’ouvrir aux nouvelles possibilités de l’ordre mondial.
Il a ouvert le marché du travail à l’initiative privée, distribué au privé plus d’un million d’hectares (en améliorant les conditions de vente et d’achat pour les privés) et soulagé les finances publiques en autorisant l’auto-entreprenariat comme petit métier. Il a offert la possibilité pour les Cubains de voyager à l’étranger et implanté plusieurs centaines de zones wifi publiques (les connexions à domicile restent cependant très peu nombreuses). Les agriculteurs peuvent également enfin récolter l’usufruit de leurs terres en friche.

Mais la plupart des grands projets restent en cale sèche : la zone de développement de Mariel, sensée être la future plaque tournante du commerce maritime des Caraïbes, reste au point mort, le taux d’investisseurs étrangers n’augmente presque pas et de nombreuses entreprises étrangères impliquées dans le tourisme font demi-tour à cause des conditions de travail (notamment le salaire des diplômés cubains exposé plus haut).
La tâche de Miguel D
íaz-Canel s’annonce énorme tant le pays semble au bord de l’asphyxie économique. La société civile aspire à de nouvelles réformes économiques de fond et réclament un libre accès à Internet (sur ce point, le nouveau président y semble plus favorable que ses prédécesseurs), faute d’opposition politique (Internet pouvant ainsi servir au peuple à exprimer son avis).

La survie du régime semble reposer sur la continuité des réformes profondes entreprises par Raúl Castro, et le pouvoir l’a bien compris. Il entreprend l’ouverture au privé de l’économie cubaine (80% de l’économie est encore étatisée), la disparition de la double monnaie (Cuba est le seul pays au monde à posséder deux monnaies : le peso cubain, utilisé pour les transactions intérieures, et le peso convertible, qui sert à payer les produits et services importés) et la réduction des inégalités dans une économie plombée par l’embargo américain.

Si Miguel Díaz-Canel devra donc impérativement continuer, voire accentuer, les réformes profondes commencées par son prédécesseur, il devra néanmoins tenir compte des « lignes directrices » du régime (lignes d’un plan établi jusque 2030) dont le tenant le plus important reste la préservation de la souveraineté nationale et des acquis de la Révolution cubaine.
La population ne demandant pas de réel changement de régime, la fin de l’hégémonie Castro, et plus généralement le changement générationnel et politique qu’elle sous-entend, ne revêt dès lors plus qu’une valeur symbolique. Mais plus encore que celle-ci, cette passation de pouvoir permettra surtout de démontrer si le système cubain tient principalement grâce à ses leaders ou à ses fondements idéologiques.

ALVARRO

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